Aborder Madame Bovary par le biais du procès en immoralité qu’a encouru le livre constitue un pari fécond à plusieurs titres : tout d’abord il autorise une création pleine et entière, mettant de côté les exigences habituelles de l’adaptation, ensuite, il oblige à réécouter le contenu du roman disséqué par ses accusateurs et donc à en percevoir une nouvelle dimension, enfin, il interroge l’histoire d’une société, la force répressive des codes et simultanément leur caractère arbitraire, transitoire, mais aussi rémanent.

BOVARY texte et mise en scene Tiago Rodrigues d'apres le roman Madame Bovary de Gustave Flaubert et le Proces Flaubert traduction francaise Thomas Resendes lumieres Nuno Meira scenographie et costumes Angela Rocha avec Jacques Bonnaffe, David Geselson, Gregoire Monsaingeon, Alma Palacios et Ruth Vega-Fernandez

Tandis qu’entrent les spectateurs, les comédiens répandent sur la scène des centaines de feuilles blanches, sur lesquelles ils vont marcher le jeu durant, ce symbole intéresse dans la mesure où il concentre l’idée du théâtre, ce théâtre dont le matériau est la page, celle qui est à la fois écrite et constitue un préalable, mais celle qui est à écrire aussi, puisque le propre de la mise en scène est de faire passer le texte de cet état ossifié à une communication essentiellement vivante. En outre, les feuilles sont celles du roman de Flaubert, un roman menacé de dispersion au vent par ses détracteurs, cinq années de travail, ou plutôt de labeur, disséminées par le refus de publication édicté par les juges. Mais encore ces feuilles valent comme illustration de ces milliers d’heures qu’Emma a passées dans les romans, ceux qui ont nourri son imaginaire et lui ont fait considérer la vie dans sa fadeur insupportable. En outre, la blancheur suppose le non-dit, ce que les avocats vont constamment vouloir explorer, ce qui appartient au registre de l’interprétation, de la subjectivité de l’interprétation, contre les mots, ceux qui sont seuls gravés. La représentation s’inscrit donc dans ce rapport constant entre le papier de l’œuvre et la volatilité du procès, les débats nous parviennent par les notes qu’en prend Flaubert, l’écrivain condamné paradoxalement au silence, lui-même spectateur d’un affrontement dont il est l’origine et la finalité et pourtant le grand absent.

bovary_cpierre_grosbois_297

Le substrat de la pièce est triple, reposant à la fois sur les pièces juridiques, les passages de Madame Bovary, c’est-à-dire aussi sa langue, et les lettres que Flaubert envoie à une correspondante imaginaire (lettres établies elles-mêmes à partir de la correspondance réelle). Les niveaux interfèrent permettant une alternance souple et libre des places, les comédiennes et comédiens incarnant tout à tour ceux et celles qui habitent le pouvoir ou en sont les sujets, s’exprimant au féminin ou au masculin, ce qui autorise notamment un magnifique déplacement, Maître Pinard étant campé par Ruth Vega Fernandez, animée peu à peu du sulfureux désir qu’elle prête à l’héroïne. Car ce qui caractérise la morale c’est qu’elle s’obstine à aller chercher là où le regard quotidien ne voit rien, c’est qu’elle agit selon le même procédé que celui de la confession à l’église, s’employant à lire le mal là où il y a la vie. Et effectivement ce dont la pièce fait l’éloge c’est la vie, contradictoire, lourde et souffrante, vibrant de l’attente d’autre chose, chose plus profonde, plus intense, plus bouleversante, c’est-à-dire qu’elle est quête et non obéissance ou même répétitivité. Ainsi est le spectacle, empli de cet entrain, de cet allant, pétri d’humour et capable des emportements les plus inattendus, retour en arrière, mais simultanément interrogation relative à un présent qui s’y connaît pas mal en ordre moral.

La vibration est excellente, la conviction entière.

2157924_emma-est-de-retour-en-ville-web-tete-0301357071614_1000x300

 

 

Bovary, de et par Tiago Rodrigues d’après Madame Bovary de Gustave Flaubert et le procès Flaubert.

Avec Mathieu Boisliveau, David Geselson, Grégoire Monsaingeon, Alma Palacios et Ruth Vega Fernandez

 

Du 1er au 28 mars 2018.

Au Théâtre de la Bastille.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.