L’Opéra comique et La Bohème ont une histoire commune : la seconde a été donnée plus de 1 500 fois par le premier ; 113 sopranos et 80 ténors l’ont interprétée. Puccini lui-même a fréquenté les lieux, venu pour apporter sa caution à la version française de l’œuvre. La version donnée actuellement, intitulée Bohème, notre jeunesse, est cependant bien différente des précédentes. Ses créateurs ont souhaité apporter un nouveau regard sur l’opéra et sur cette œuvre en particulier. Leur volonté a été de la rendre « plus légère » pour qu’elle puisse s’ouvrir à un public plus large que celui des habitués. Pour cela, ils ont joué sur plusieurs aspects : la durée, la langue, le nombre de personnages et la taille de l’orchestre. Ils livrent également une nouvelle traduction du texte, qu’ils ont voulu plus moderne, sans pour autant dénaturer le texte original. La musique a aussi été retravaillée pour adapter l’orchestre initial à une formation de 13 musiciens. Enfin, le décor joue avec les projections vidéo pour éviter un appareil scénique trop lourd et contraignant. En allégeant ainsi les différentes composantes de l’opéra, la troupe s’offre l’occasion de tourner dans des salles plus petites et peu habituées à ce type de spectacle. N’ayant ni fosse d’orchestre ni cintres, celles-ci ne pourraient programmer un opéra « classique ». Bon nombre de spectateurs s’en trouvent privés, n’ayant pas la possibilité financière ou matérielle d’accéder à une grande scène nationale. S’ils ne peuvent se rendre à l’opéra, l’opéra ira à eux. Par ailleurs, projet est aussi fait de travailler avec lycéens et enseignants afin de permettre à ceux-ci de découvrir un art qui leur est souvent inconnu. Cette volonté pédagogique transparaît également dans l’idée de proposer au public une sorte de mise en bouche avant la représentation. Ceux qui le souhaitent peuvent assister à une courte présentation de l’œuvre et de son contexte. On nous rappelle ainsi que, avant que Puccini ne s’en inspire pour créer son bel canto, La Bohème est d’abord un roman de l’écrivain romantique Henry Muger, Scènes de la vie de bohème. Quelques décennies séparent les deux œuvres, ainsi que les intrigues situées pour la première au milieu du XIXe siècle, pour la seconde à la fin. Pour cette dernière, c’est donc dans le Paris en construction du baron Haussmann que se passent les évènements. Le public est ensuite invité à entonner quelques airs, l’occasion de relever que chaque personnage possède son propre thème musical. En faisant chanter le spectateur, on le fait participer et entrer dans cet univers, lui indiquant qu’il s’agit d’un art à la portée de tous et non réservé à une élite.

 

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Mimi, brodeuse montée à Paris de sa province natale, rencontre Rodolphe, poète qui vit à peine de son art, tout autant que ses amis peintres et musiciens. Entre les deux jeunes gens, le coup de foudre est immédiat. Quant à Marcel, il aime Musette qui papillonne d’homme en homme au gré des cadeaux offerts comme de son envie – on comprend cependant rapidement que Marcel, le peintre sans le sou, tient une place particulière dans son cœur. Une jeunesse qui vit sa bohème, qui peine à se nourrir ou à se chauffer mais qui porte en elle insouciance, espièglerie et espoirs, ainsi qu’une solidarité à toute épreuve. Quand l’un est en veine, il partage sa fortune temporaire avec ses amis. Leur imagination leur permet de transformer un repas frugal en banquet festif. Quand Rodolphe brûle sa dernière composition théâtrale dans le poêle, seul combustible restant, c’est avec humour qu’ils disent « en être au premier acte » ou qu’ils font des métaphores sur l’amour et le feu. Malgré les difficultés, le bonheur semble présent. Mais le drame va peu à peu les rattraper, apportant la fin de leurs illusions et de leur jeunesse.

 

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Le choix de La Bohème n’est sans doute pas anodin. Avec un opéra appartenant au vérisme – courant artistique italien de la fin du XIXe qui souhaitait exprimer le concret et le quotidien –, l’intrigue est ancrée dans la réalité, celle d’hier comme celle d’aujourd’hui. Si certains éléments renvoient davantage à l’époque de la pièce – mansarde chauffée au poêle, tuberculose, bougie pour toute lumière –, bien des aspects parlent à notre monde contemporain, et en particulier à sa jeunesse : galère, petits boulots, chambre de bonne, histoires de cœur contrariées, débrouille, mais aussi solidarité, joie de vivre, apéros entre amis aux terrasses des cafés… Autant d’ingrédients dans lesquels tout un chacun peut se reconnaître. Les personnages eux-mêmes peuvent être transposés dans le Paris d’aujourd’hui : artistes vivant d’expédients – vendant une toile par-ci, un article de journal par-là –, cousette et lorette pourraient être les intermittents, couturier-retoucheur ou escort girl d’aujourd’hui.

 

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Le spectacle oscille entre ancien et moderne. Le décor et les costumes mélangent harmonieusement les deux : s’ils évoquent une époque marquée fin XIXe, éclairages de néon et couleurs flashy apportent une touche contemporaine, tout comme l’utilisation de la vidéo. L’estaminet que tiennent à un moment Musette et Marcel rappelle ainsi les cabarets actuels de Pigalle – voire les vitrines d’Amsterdam.

En resserrant l’histoire autour des deux couples, la mise en scène et la traduction de Pauline Bureau permettent d’être au plus près de l’intimité des personnages, qui nous paraissent ainsi plus proches. De plus, des coupes ont été faites dans les rôles masculins, mais les rôles féminins – moins importants à l’origine – ont été intégralement conservés. Un équilibre est ainsi trouvé entre personnages masculins et féminins, rendant aux jeunes femmes une place qui ne leur était pas véritablement accordée à l’époque de La Bohème.

 

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S’agissant de l’adaptation musicale de Marc-Olivier Dupin, la réduction d’un orchestre complet à une formation de 13 musiciens permet de rendre l’œuvre plus facile à écouter, plus accessible, plus proche du public. Moins de violons, au sens littéral comme imagé. La musique de Puccini est cependant respectée : l’harmonie et la ligne mélodique ont été conservées et « seuls des aménagements rythmiques, en accord avec la prosodie française, ont été réalisés »[1].

N’en déplaise aux fâcheux qui y verront une désacralisation du Puccini original, Bohème, notre jeunesse ravira jeunes et moins jeunes par sa fraîcheur, sa légèreté et sa qualité.

 

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Bohème, notre jeunesse

Opéra en français d’après Giacomo Puccini

Lundi 9, mercredi 11, vendredi 13, mardi 17 juillet à 20h et dimanche 15 juillet à 15h

Puis en tournée en région parisienne et en province

Introduction au spectacle, 45 minutes avant la représentation Chantez La Bohème, 45 minutes avant la représentation du soir

 

Adaptation musicale : Marc-Olivier Dupin

Direction musicale : Alexandra Cravero

Mise en scène : Pauline Bureau

Mimi : Sandrine Buendia

Rodolphe : Kevin Amiel

Musette : Marie-Eve Munger

Marcel : Jean-Christophe Lanièce

Colline : Nicolas Legoux

Schaunard : Ronan Debois

Orchestre : Les Frivolités Parisiennes

Nouvelle production Opéra Comique, coproduction Opéra de Rouen – Normandie, Théâtre Montansier (Versailles)

[1] Interview croisée de Pauline Bureau et Marc-Olivier Dupin, livret de l’Opéra comique.

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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