Ce deuxième volet de la trilogie Pré-Blé-Fusée part d’un questionnement politique, celui de l’apathie de la majorité de la population européenne face aux mesures d’austérité imposées depuis 2008. Pour aborder ce laissez-faire de l’individu dans la société contemporaine, les deux artistes iconoclastes du collectif Clinic Orgasm Society adaptent de nouveau l’approche scénique à la thématique. Ils s’inspirent de la programmation informatique apportant ainsi un point de vue très inhabituel et glaçant sur la « zombification » de la société et l’autonomisation de l’être humain.

Dans un décor hyperréaliste d’un pavillon quelconque, Blé nous propose un dispositif scénique très particulier et inattendu. Cinq des sept protagonistes du spectacle sont choisis par hasard, ne sont jamais montés sur scène, ne se connaissent pas entre eux, n’ont aucune idée sur les répétitions laborieuses qui précédent une création. Malgré ces inconvénients scéniques, ils acceptent le défi de reconstituer une après-midi dominicale routinière au sein d’une famille sans conflit particulier. Les cinq volontaires, dont la grande-mère, le père, la mère, la fille et le fils de cette famille hasardeuse récupèrent chacun un casque à l’avant-scène pour suivre les indications pré-enregistrées sur les répliques et les actions qu’ils doivent exécuter. Les deux autres protagonistes sans casque sont les seuls comédiens du spectacle et les vrais parents de la famille. Ils contrôlent minutieusement la mise en scène de cette 23ème reconstitution, de 16h07 à 23h06, afin de comprendre pourquoi ce dimanche est à la fois si normale et si extraordinaire… Pourquoi la normalité au sein d’une famille peut-elle devenir oppressante ?

Au début, on peut lire, sur le visage de certains protagonistes-amateurs, la gêne d’être sur le plateau. Mais une fois les lumières de la salle éteintes, chaque volontaire écoute attentivement sa propre partition d’instructions et ne pense plus à la présence de l’œil observateur du public. Suivant à la lettre les instructions, c’est comme s’ils glissaient gentiment dans le costume que la société a désigné pour chacun, le costume de l’apathie et du conformisme. Une tenue qui les rend plus acceptables envers les autres membres de cette famille « normale ». On a l’impression que leur intimité familiale est envahie par un corps étranger.

C’est un vrai acte performatif dont le décalage de jeu entre les volontaires-automates crée un effet d’étrangeté comique. Involontairement, les participants brisent tous les codes de la représentation, ainsi en est-il du rythme par l’étirement du temps, du jeu par le non-jeu, de l’importance de la voix sur le plateau par les bizarres intonations automatisées, de la routine d’une représentation d’un soir à l’autre par la présentation d’un matériau humain différent chaque spectacle. Enfin la normalité de la vie familiale quotidienne par son anormalité, par ses dysfonctionnements, ses non-dits, ses hontes.

Assister à ce spectacle, c’est une vraie surprise pour le public et pour les deux comédiens professionnels. Chaque soir, on découvre ensemble de nouvelles corporalités, de nouvelles voix, une nouvelle énergie scénique proposée par des groupes différents de volontaires. A la fin de cette reconstitution, on veut discuter avec les participants, partager notre vécu avec eux, connaître leur opinion sur cette expérience jouissive. Et surtout, on aimerait bien revenir pour voir ce que le lendemain nous réserve…

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