Le dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé a rédigé sa pièce Big Shoot en 2000, comme on pose une question dérangeante. La question du rapport que chaque civilisation entretient face à la violence, comme nécessité constructrice. Prenons pour point de départ l’histoire de Caïn et Abel : le bâtisseur tua son frère de ses propres mains avant de partir en exil et fonder Hénoch, la première ville. Chaque société prend sa source dans la violence et dans le sang.
Ainsi, Big Shoot nous propose comme un écho au mythe intemporel le contexte d’une émission TV. « Monsieur » le présentateur-bourreau reçoit des invités, toujours volontaires, pour les tuer en direct d’une balle dans la nuque. La perspective de ce spectacle de mort excite tant « la Cité » que les hommes viennent de très loin, à pieds et du bout du monde, pour assister à cette performance exceptionnelle. Aujourd’hui Monsieur affronte son dernier invité, « Stan » comme il décide de le nommer, pour prononcer son jugement face aux caméras et à la foule présente. Et si possible réaliser le big shoot, le shoot ultime, sacrifice qui mettra fin aux souffrances d’une humanité en perte.

Le plateau est plongé dans une pénombre et un brouillard compacts, à peine rehaussés de quelques inquiétantes lumières. Au centre, une cage aux parois transparentes dans laquelle se tient Stan, accroupi et parfaitement immobile tel le cobaye en attente. En fond de scène, trois musiciens se tiennent prêts à jouer les airs de jazz qui rythmeront et ponctueront la pièce. D’ailleurs, la musique commence. Monsieur, démiurge tout puissant du show entre en scène et ses mots claquent comme des gifles à nos visages. Homme noir vêtu de noir sous son long manteau noir, il exhale déjà le danger et la terreur. Le petit blondinet recroquevillé dans sa cage, revêtu d’une simple chemise blanche, fait bien pâle figure à côté.

Et l’émission se met en branle. Monsieur va tour à tour questionner, frapper, amadouer, insulter ou féliciter Stan, dont la mission semble être de nous raconter un souvenir, à nous qui sommes devenus, déjà désignés par Monsieur, les spectateurs avides de l’exhibition à venir. Et Stan commence à décrire une scène, à tâtons, incertain quant à ses souvenirs. Monsieur s’insurge, éructe, à chaque faux pas de mémoire. Mais est-ce un faux pas, qu’est-ce que Stan est censé dire véritablement, y a-t-il vraiment un récit ou Monsieur se doit-il seulement de terroriser pour le show ? Peu importe finalement, l’essentiel étant ce constant jeu d’équilibre et de pouvoir entre le bourreau et sa victime. De cette sorte, le spectacle avance en dents de scie, cassant perpétuellement son rythme, faisant revirer intentions et positions de domination ; au risque d’entrer dans un système qui pourrait devenir lassant.
Mais ce qui fonctionne c’est que l’on s’épuise, le spectateur s’épuise, la pièce nous demande énormément d’énergie comme elle nous éprouve, comme notre irréfrénable empathie nous éprouve ; comme les comédiens éprouvés donnent véritablement d’eux-mêmes, physiquement. Ils font preuve d’une précision de jeu, tant dans les mouvements du corps et les moments dansés, que dans les mots, secs ou miel, qu’ils égrènent et font sonner. Ils jouent dans la tension, l’agressivité, la froideur de la violence contenue, la peur.

Car Big Shoot est un spectacle de la perversion. L’attitude du bourreau qui amadoue pour mieux battre est profondément perverse, perverse au sens sexuel même, comme il nous évoque les sodomies cruelles effectuées sur les anciens candidats. Mais au fil de la pièce, celui qui passait pour victime se révèle différent de ce que nous croyions, quelque chose dans le regard qui le rend malsain et trouble, nous disant que peut-être il y a de bonnes raisons de l’abattre. Et en effet le candidat suicidaire prend parfois le pas sur son adversaire, jusqu’à devenir le parfait complice de ce jeu de mort et de dupe. La pièce elle-même est perverse, qui joue avec nous et nous fait languir. Mais finalement, la perversité ultime s’avère être celle du spectateur, plus que celle d’aucun autre : car c’est pour nous que cette pièce est jouée, si elle a lieu c’est qu’il y a de la demande, et la salle est véritablement emplie aux quatre coins de ces spectateurs « venus à pieds du bout du monde », comme le dit Monsieur. Monsieur, qui s’est mis à pointer des calibres contre des nuques suicidaires parce qu’on le lui a demandé, que l’on est venu à lui, sa drôle de volonté de fer se muant alors asservissement. Rares sont les bourreaux aimés ; mais tout aussi rares sont les bourreaux qui aiment leur travail. Et nous, spectateurs de l’émission fictive mais surtout spectateurs de la pièce, nous qui en avions lu le résumé et sommes venus en connaissance de cause, nous sommes les ultimes pervers de cette pièce démoniaque.

Ici Big Shoot s’apparente à un phénomène bien antérieur à la télévision : les jeux du cirque de la Rome Antique, et plus particulièrement les combats de gladiateurs. Affrontements brutaux et cruels, encouragés et soutenus par une foule fascinée – mais qui n’aboutissaient pas nécessairement à la mort, contrairement à ce que se figure l’imaginaire collectif – leur succès était de taille. Menés au départ comme des rituels funéraires et religieux, les combats perdirent peu à peu de leur sacré pour finalement devenir un jeu profane, un divertissement sportif et spectaculaire. Big Shoot rassemble ces deux aspects, la venue à l’émission se transformant en un pèlerinage morbide autour du monde tandis qu’il s’agit d’un jeu de mort en direct, divertissement TV à grande échelle.
Il est intéressant de noter que ce passage de rituel sacré à divertissement profane opéré par les combats de gladiateurs, ressemble à s’y méprendre à l’histoire du théâtre. En effet, circonscrite à des périodes précises de seulement quelques jours par an, ce que nous nommons naissance du théâtre en Grèce Antique consistait alors en de grandes fêtes cosmiques, telles les Dionysies. La forme de ces représentations fédératrices et populaires évoluant et s’affinant peu à peu, celle-ci commencèrent à prendre de l’ampleur pour devenir l’ancêtre du spectacle de divertissement que nous connaissons aujourd’hui (parfois payant, mais encore souvent gratuit lors de cette époque où le théâtre avait pour autre fonction l’éducation du peuple). Et comme ce fut le cas pour les gladiateurs, la mutation du théâtre en divertissement mena à la professionnalisation des comédiens (qui étaient jusqu’alors de simples bénévoles, amateurs talentueux). André Degaine, dans son volumineux ouvrage Histoire du théâtre dessinée¹, situe la professionnalisation des comédiens à l’époque de la Renaissance (à partir de la fin du XVIème siècle environ).
Et ce que la professionnalisation amène, c’est la nécessité de jouer – ou de combattre – pour vivre, pour gagner son salaire. Et c’est ce qui rejoint Monsieur, et Stan : ils vivent l’émission comme un job. Monsieur ne lui dira-t-il pas « y a pas à dire, t’es un vrai pro » ? Tous deux ont une mission à remplir, aboutir au dénouement final tant attendu, et contenter un public avide. Ainsi, le drame qui se joue devant nous n’est peut-être qu’une mascarade, qu’un jeu de rôles bien définis (d’ailleurs « Stan » n’est qu’un personnage, parlant de lui-même à la troisième personne : Stan dit, Stan voit, Stan fait). Et il importe peu, finalement, que l’affrontement soit vrai ou non : comme Barthes analysait les combats de catch excitant les foules, ici « ce que le public réclame, c’est l’image de la passion, non la passion elle-même »². Peu importe que Monsieur veuille réellement s’en prendre à Stan ou qu’ils soient deux complices dans une parodie de sensationnel ; peu importe que Stan meure parce qu’il est nécrophile, pauvre type asocial ou pour rien du tout, tant qu’il meure pour nos péchés à tous.

Et l’on parvient à ce que Pacôme Thiellement désigne, dans sa conférence Andy Yoga menée courant 2015 au Centre Pompidou, par « l’idée de la montée aux extrêmes dans la représentation publique »³. Cette idée, on l’a vu, ne date pas d’hier. Mais celle qui l’a poussée à son paroxysme, et de manière irrémédiable, est probablement Christine Chubbuck. Cette présentatrice TV américaine s’est donné la mort en direct à la télévision, le 15 juillet 1974, d’une balle dans la tête. Réponse à toutes les horreurs que les chaines se complaisent à diffuser en boucle. La réalité rejoint la fiction, la réalité a même dépassé la fiction ce jour-là. Difficile dès lors de monter encore en puissance. Comment déterminer qu’un shoot sera le shoot ultime ?
Cela rejoint encore les snuff movies, ces films présentant meurtres, viols et tortures assénés réellement (en théorie) pour les besoins de l’image. Et ces vidéos virales qui circulent sur le net, où l’on peut visionner les massacres commis par des tueurs en série, ou lors d’attentats. Tout cela se nourrit à la même source : la fascination que peuvent exercer ces images sur un spectateur en demande, l’attraction-répulsion se dégageant du morbide.

Tant d’exemples déjà de cette cruauté mise en vitrine par l’humanité, générée par notre besoin d’expulser angoisses, frustrations et colère refoulées. Le big shoot devient une fête comme Carnaval était une fête : fête de la transgression, du défoulement, de l’éprouvement des passions contenues au quotidien. Seulement ici, au lieu d’éprouver pour soi en son corps même, au lieu d’incarner la transgression, l’individu demande à un autre de transgresser pour lui : il le fait si bien. Ainsi Big Shoot rejoint cette tradition de la violence déléguée à un autre : la violence à la demande.
Big Shoot questionne notre rapport au spectaculaire, à la représentation en ce qu’elle a de sensationnel : pourquoi allons-nous au spectacle, que cherchons-nous à en tirer, et jusqu’à quel point allons-nous continuer à regarder ce que l’on nous sert comme une ordure délectable ? La question se perd, la réponse n’a jamais eu lieu, inutile de chercher de quelconques explications du côté de la sociologie, du côté fragmenté de nos petites vies actuelles : comme on l’a vu, l’expression de la violence et la marque qu’elle imprime en chacun de nous sont antérieures à toute notion télévisuelle, à toute notion de modernité même ; elle se perd dans le fondement des plus anciennes sociétés. Peut-être les raisons ont-elles évolué avec le temps, peut-être différentes sont les excuses que nous pouvons apposer au sang, mais toujours l’essence reste la même, toujours il y aura un shoot.
Big Shoot ne nous fournit pas de réponse, ses maigres propositions (la vanité, l’anonymat peut-être ?) n’étant que prétextes à mener la ronde. Big Shoot ne répond pas, il tente l’exorcisme. Il tente d’exorciser la question de l’image-ordure. Le shoot fait d’ailleurs référence aussi bien au tir d’un flingue qu’à l’image, au tournage de cinéma. Et c’est ainsi que le final de la pièce évoquera un dispositif cinématographique, dans lequel Monsieur qui précédemment se mettait en scène prend la place du spectateur dans une salle obscure. En fin de compte, qui a regardé qui ?

¹ André Degaine, Histoire du théâtre dessinée, Éditions A-G Nizet, 1992

² Roland Barthes, « Le monde où l’on catche » in Mythologies, Éditions du Seuil, 1957

³ Pacôme Thiellement, Andy Yoga, pour Andy Kaufman et contre tous les autres, https://www.centrepompidou.fr/cpv/ressource.action?param.id=FR_R-a2ef6449371416b538b03b36786752&param.idSource=FR_P-e3548f8469f71a3c2f9421fdbbfb3d

© cie La Camara Oscura

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Présenté au Théâtre La Loge du 5 au 8 et du 12 au 15 janvier 2016

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