Arrivez en avance, vous n’aurez pas besoin de vous plonger dans votre téléphone portable, la scène est déjà occupée : la troupe des comédiens s’adonne à un exercice qui tient lieu et de répétition et d’échauffement, jouant sur la coordination et les effets de miroir, ils sont là, vêtus de tenues de sport, faisant accroire qu’ils préparent un ballet plutôt qu’une pièce de théâtre. Les spectateurs continuent d’arriver, la lumière éclaire encore la salle qu’un mouvement d’ensemble s’organise, indiquant qu’on s’achemine insensiblement vers le spectacle même, tout s’opère sans solution de continuité, l’obscurité tombe peu à peu ne permettant pas de délimitation nette entre un avant et un après. Au fond, ce que le spectateur est tenté de retenir comme marque du commencement correspond au passage vers la nudité, les uns après les autres s’approchent de la rampe se défont de leurs chaussures, de leur maillot, vont viennent, pour enfin se délester de leurs sous-vêtements dernier rempart de la pudeur. Parce que cette nudité ne semble à aucun moment assumée, protégée par la main, le bras, parfois des pièces de tissu, jusqu’au bout elle est rappelée par une tentative vaine de faire disparaître aux yeux des témoins les seins ou le sexe.

Qu’on tente une interprétation de ce qu’Emma Dante a voulu prouver avec cet ensemble, l’on se heurte vite à nombre de contradictions.

Qu’il s’agisse d’une réflexion sur l’acteur, et donc sur le masque, mène à ce constat que rendu à une espèce de vérité du corps, celui-ci n’en continue pas moins de jouer, et que la confrontation avec la salle, même si elle est parfois délibérément frontale, n’empêche pas son appartenance à un ensemble tenu à une chorégraphie qui l’habille.

Que l’on veuille associer ces hommes et ces femmes à une nature, l’image qui s’en dégage n’est pas celle d’une complicité d’évidence avec le monde, mais d’un ridicule simiesque, comme bêtes prisonnières dans un zoo, ils et elles sont renvoyés à des sautillements de chimpanzé, se gavant de cacahuètes, ne signifiant donc pas autre chose que le ravalement à une existence primitive (dont le chimpanzé est la caricature).

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Qu’on s’intéresse à la dimension politique du message, le groupe, auquel depuis les coulisses on lance des objets symboliques, une poupée qui marche et qui parle, un fleuret, des balais et des serpillères (afin d’exprimer la décérébration, la guerre, les tâches serviles…), obéit docilement aux injonctions.

Mais les choses ne seraient elles pas prises à l’envers ? L’individu que l’on manipule, qui est facilement objet de la propagande, n’est-ce pas l’individu habillé justement ? Celui qui est sorti de la naturalité originelle pour se plier aux conditionnements sociaux ? En outre, ces objets qui ne viennent d’aucune origine assignable paraissent peu à même de condamner un fonctionnement de pouvoir ou d’état, puisque la coulisse donne de celui-ci une version totalement abstraite, détachée de tout référent. Décidément, chaque argument peut être renversé en son contraire, faisant de cette heure un plaisir esthétique, car effectivement il y a de belles trouvailles, les comédiens frigorifiés se blottissant les uns contre les autres et marchant en rangs serrés, les ombres chinoises derrière le paravent d’une immense cotonnade, la danseuse de la boîte à musique, le jeu d’escrime… on retiendra quelques effets comiques également, mais ce qui l’emporte c’est un sentiment d’ennui face à un discours critique qui paradoxalement n’engage pas.

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BESTIE DI SCENA THEATRE DU ROND-POINT 6-25 février 2018

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