Dix-sept ans après sa mise en scène de Bérénice qui semble le hanter Frédéric Fisbach revient à ses anciennes amours en offrant une variation originale et déconcertante autour du texte de Racine. Tout d’abord par sa durée limitée (moins d’une heure au lieu des cinq actes de la tragédie classique) puis par la réduction à un seul personnage qui interprète Bérénice, Titus et Antiochus. Le trio tragique se concentre sur le comédien qui les incarne tour à tour, sans changer de voix, brouillant ainsi les frontières entre masculin et féminin.

© Matthieu Edet

La sobriété du décor faiblement éclairé et l’austérité presque janséniste du corps souffrant qui se donne à voir sur une table de dissection psychologique, amaigri tel celui d’un Christ sentimental, d’un Don Quichotte sans sa Dulcinée ou d’un anti-héros dostoïevskien mal rasé et hagard. En effet, dans cette plongée dans les coulisses d’une fin de partie, cet homme seul semble perdu et surpris dans son intimité. Le spectateur devient voyeur, comme un intrus dans l’atmosphère d’une loge. Le dépouillement va de pair avec la pâleur d’une nudité exhibée, ce torse qui se montre sous un tee-shirt froissé, cette jambe dénudée et lavée, rasée près d’une cuvette digne d’une cellule monacale à la Zurbaran ou à la Greco, dans un décor de nature morte où tout devient allégorie de l’amour mis à nu et à mort. Le texte n’est pas récité, déclamé mais plutôt psalmodié, repris comme une prière continue et d’une douce monotonie, célébrant l’humain.

© Matthieu Edet

Des fleurs, des feuillets relus, un téléphone portable consulté avec anxiété et qui semble de mauvais augure, renvoyant peut-être à une rupture réactualisée dans un subtil jeu de mise en abyme entre amants séparés et amoureux éconduit du passé et du présent. Tout est dans le non-dit, les pauses, l’attente entre chaque réplique et les fragments d’un discours amoureux célèbre lentement détissé, avec ce subtil « effet de sourdine » de Racine défini par Léo Spitzer. Le comédien semble répéter, ressasser son texte, à distance, puis de manière de plus en plus poignante, jusqu’à se l’approprier dans sa chair. Sa voix au début éteinte devient de plus en plus audible, passant du marmonnement confus initial à des accents plus véhéments avant de redevenir murmure précédant le silence et le retour à l’obscurité. Angoisse de la passion répétée dans tous les sens du terme, revécue et perdue à jamais car ici, de manière minimaliste, comme l’écrivait Proust, on comprend que « l’amour, c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur »

 

 

Création, mise en scène de Frédéric Fisbach

Scénographie de Charles Chauvet

Avec Mathieu Montanier

D’après Racine

Du 5 décembre au 30 décembre 2018

Au Théâtre de Belleville

gg

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