C’est ainsi que tout SE TERMINE: après une recherche de 7923 kilomètres à travers l’Europe (du continent mais surtout du concept d’Europe) Frédéric Sonntag à trouvé une adresse a Lisbonne. Qui dit Lisbonne dit Pessoa → Hétéronymes → Identités en fuite. Sonntag sait que derrière la porte peut se trouver Benjamin Walter, son pote disparu deux ans auparavant, mais aussi il a peut-être compris que là où nous en sommes, le trouver ou pas n’a plus d’importance.

Parce que qui dit Benjamin Walter dit Walter Benjamin. Qui dit Walter Benjamin dit errance et parties d’échecs avec Bertolt Brecht, et qui dit Brecht et Benjamin et parties d’échecs dit « Effacez les traces ».

C’est ainsi que tout COMMENCE: Une adresse à Lisbonne semble être le point de chute, mais à force que le narrateur-personnage-auteur-metteur en scène tombe sur Sonntag lui-même, nous comprenons que la chute nous a amené à un point (un point aléatoire, surtout pas le centre) d’un labyrinthe. Sonntag, le metteur en scène-auteur-personnage-narrateur, n’a pas trop les moyens de savoir quand il commence, un peu à contrecœur, son projet de théâtre documentaire.

Il aurait bien aimé faire de la pure fiction, mais le seul producteur prêt à financer son projet veut “du réel”. L’histoire de son ami Benjamin Walter, auteur prolifique mais peu publié, clairvoyant mais méconnu, réservé mais aimé par les siens, qui un jour décida arrêter d’écrire puis disparaît, semble un bon fil conducteur. Sonntag part à sa recherche et arrive à convaincre sa troupe, en attendant son retour, de commencer à préparer le spectacle à partir des indices qu’il trouvera sur la route.

Mais dès sa première escale à l’hôtel helsinkois où Benjamin Walter a logé avant de ne plus donner de nouvelles, il semble que la route n’existe plus. À la place du chemin linéaire du bon vieux polar qu’il pense suivre, Sonntag rentre dans un jeu de miroirs qui semble former une sort de bibliothèque éparpillé dans l’espace et le temps. Ça commence alors à résonner comme du Borgès. Et oui, et on a déjà invoqué Pessoa et Benjamin et Brecht mais non c’est pas fini. La quête de Sonntag prend vite la forme de la juxtaposition des témoignages de ceux qui ont partagé des bars pourris, des squats, des nuits d’amour et surtout des lecteurs avec Benjamin Walter. Soyez les bienvenues à une appropriation, pleine de nostalgie pour le «livre papier » mais sans crainte d’explorer les nouveaux supports de lecture, des méthodes narratives de Roberto Bolaño dans Les Détectives sauvages et 2666. Benjamin Walter revendique fièrement cette influence, le nom de Bolaño (et tant qu’on y est celui de Vila-Matas) y apparaîtra à plusieurs reprises.

Car dans Benjamin Walter les références littéraires ne se cachent surtout pas. Elles sont là, pas comme des clins d’œils coquins aux lecteurs, mais comme la substance même de la pièce, envoûtantes certes. Écrasantes aussi, tellement elles dépassent le cadre de la scène. Entraînant avec lui sa troupe, et nous, son public, Sonntag, comme avant lui Benjamin, se verra mêlé à une secte d’artistes de rue qui taggent des phrases de Brecht à Berlin, à des squatteurs dans un théâtre pirandellien à Rome, des rockeurs aux têtes d’animaux à Belgrade, et à une guérilla urbaine à Prague qui cherche à protéger l’image de Kafka de la commercialisation touristique. Il comprendra, au prix de sa disgrâce économique, son échec comme auteur et au détriment de stabilité mentale, que tout fait partie d’un énorme projet dont l’étendu et la complexité le dépassent. Nous dépassent nous tous.

On devrait faire preuve de prudence face à la tentation de dire qu’une X ou Y pièce est « la meilleure qu’on à vu depuis très longtemps » mais face à Benjamin Walter on assume. Nous sommes face à un hommage monumental au langage et la littérature (préparez vous à pleurer quand on parlera bibliothèques qui brûlent – et oui il y aussi du Bradburry et tant qu’on y est du Poe et du Baudelaire – ), qui réussit le pari extraordinairement difficile de raconter une histoire totale à partir d’une mise en scène totale. Pas d’économie de moyens scéniques ou de ressources narratives, comédiens impeccables malgré les plus de trois heures de spectacle, qu’avec des chansons, des parchemins, des présentations power point et des appels sur Skype, semblent nous démontrer que la littérature est plus grande que les gens qui la font, qu’elle a une existence et une volonté propres et ne fait que se servir comme pions de ces pauvres gens, détectives errants comme Bolaño ou Brecht ou Borgès. Comme Benjamin Walter et aussi comme Walter Benjamin, enterré par erreur sous le nom de “Benjamin Walter” et devenu ainsi homonyme de l’autre, vous savez, l’auteur français mystérieusement disparu en 2011.

Du 20 février au 7 mars 2017,
Théâtre de la Cité Internationale.

A propos de l'auteur

Ricardo Abdahllah

Journaliste colombien. Il est, depuis 2007, le correspondant du quotidien EL ESPECTADOR. Il collabore également pour l'édition en espagnol du magazine Rolling Stone et pour la chaîne AL JAZEERA.

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