Le Crocodile est au départ une nouvelle de Dostoïevski, certainement pas son texte le plus connu. L’histoire se situe dans la Russie des années 1860. Un beau jour, Ivan Matvéïtch et son épouse Elena Ivanovna décident d’aller voir un crocodile, le tout premier exposé en Russie. Suivis de leur ami – et narrateur du récit – Semione Semionitch, ils se rendent donc dans la galerie marchande où l’on peut admirer le reptile. Mais Ivan, cherchant à taquiner la bête, se fait happer par celle-ci, au grand dam de ses amis qui veulent le sortir de là… Quand le propriétaire de l’animal refuse en bloc : ce crocodile est une propriété privée, de grande valeur de surcroît. C’est Ivan qui est en tort à s’être introduit illégalement dans une propriété privée. Et d’ailleurs, depuis qu’il séjourne dans son ventre la valeur du croco a considérablement augmenté, pas question donc de déloger l’intrus. Ivan acquiesce : c’est la loi du marché. Et puis, il ne veut plus sortir. Plus du tout. Jamais. Cette attraction qu’il est devenu le rendra célèbre, riche, écouté de tous. Il vivra mille ans dans le ventre du crocodile, grande amélioration sur son ancien statut social de simple fonctionnaire.
La nouvelle est donc, d’emblée, totalement absurde. Sous cette forme de satire sociale, Dostoïevski illustre la logique capitaliste de l’offre et de la demande qui commençait tout juste à émerger à son époque, laissant déjà présager de ses bénéfices comme de ses limites. Logique ici poussée à l’extrême, offrant à la mise en scène une ouverture énorme quant aux directions à emprunter.

La Compagnie des Animaux en Paradis s’est prêtée au jeu. Spécialisée dans l’adaptation théâtrale de classiques de la littérature, sa recherche est dans une forme accessible au grand public mais au travail rigoureux. On peut dire qu’avec Le Crocodile, le pari est largement gagné.

La transposition à l’époque contemporaine n’est pas bien difficile à opérer, le récit reposant sur une approche symbolique. Seuls quelques détails furent modifiés, ainsi de la galerie marchande qui devient un zoo tandis que certains éléments s’ajoutent de manière impromptue. Ivan et Elena offriront à Semione un dvd porno, Les Nichons de la Bonniche. Ceci, combiné au vouvoiement conservé du texte original, crée un décalage plutôt hilarant.

Mais surtout, la grande modification réside dans l’entrée en matière. Quand Dostoïevski démarre directement sur la visite au crocodile, la pièce se donne le temps d’installer le sujet. Le spectateur a ainsi l’occasion de cerner les personnages avant que toute action ne commence. L’effet de suspense est largement mis en place, dans un jeu de questions/réponses surexcité où Semione découvre le nom de sa surprise à grands cris. Par la suite, le mot crocodile sera sans cesse appuyé dans un dispositif de mimiques à répétition, faisant du reptile une bête presque fantastique, un mythe, ou quelque mystérieux dragon. En tout cas, un point d’interrogation incontournable.
Cette montée en puissance afin de permettre une entrée du crocodile plus que spectaculaire : monumentale, martiale. S’avançant dans sa cage sous un tonnerre de musique rock’n’roll, son geôlier fièrement dressé à sa cime en un Monsieur Muscle de freak show, c’est une vision d’Enfer qui nous est proposée là.

Tout, de cette façon, est surdimensionné par la mise en scène. Une phrase de la nouvelle de Dostoïevski indique : « on eût dit l’ordinaire Ivan Matvéïtch vu à travers une loupe grossissant au moins vingt fois ». Ici la loupe grossissante est comme posée d’emblée devant les yeux des spectateurs. Le jeu est clownesque voire grotesque. Les personnages se caricaturent, telle que l’Elena Ivanovna du livre, femme fort charmante et aimant séduire mais avec quelque subtilité, devenant à la fin du spectacle une démone tentatrice en combinaison cuir et fouet assorti.
La pièce s’érige sur une faille, à la frontière entre un ridicule comique et enfantin (les grimaces surexagérées de la première scène, le crocodile terrifiant qui n’est en fait qu’un accessoire de plage, gueule béante sans crédibilité) et un rire plus mordant, plus grave, plus assassin. En un mot, une cruauté.

Et ce qui est intensifié encore, suivant cette démarche de cruauté, est la faiblesse et l’ingénuité de Semione Semionitch. Le narrateur, qui dans le livre déjà est « utilisé » par son ami Ivan en tant que suiveur du couple, faire-valoir et bientôt homme à tout faire lorsqu’Ivan se retrouve immobilisé à l’intérieur du crocodile ; devient ici presque un martyre. Son jeu accentue volontairement un aspect de niaiserie que le livre ne nomme pas. Peu à peu les comédiens, fidèles au texte de Dostoïevski, commencent à joindre le geste à la parole et à tripoter, triturer Semione comme il se serait agit d’un animal, ou d’un objet.
Tout cela pour une raison précise. C’est que Semione est le seul personnage censé du récit, le seul qui sache garder la tête froide et considérer l’aspect humain avant les questions purement économiques. Il est donc systématiquement rejeté, décrié, raillé ou perçu avec condescendance : pas compétitif.
Et pourtant au départ c’était bien lui le narrateur de l’histoire, lui qui tenait les rennes presque au sens propre, un parti pris théâtral le dotant du pouvoir de figer son environnement en claquant des doigts. Mais de cette position de force, de manipulateur, il glisse à mesure dans le manipulé jusqu’à ce que la pensée ambiante, écrasante et totalitaire, ne le happe à son tour. Jusqu’à la folie. Là où Dostoïevski clôturait sa nouvelle sans plus d’évènement, la pièce peut donc nous asséner un nouveau coup d’éclat où la musique assourdissante côtoie une danse de destruction, aussi entrainante qu’implacable.

Présenté à La Caserne des Pompiers
Dans le cadre du Festival Off d’Avignon

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