Un cabinet de psy : bureau, divan, commode sur laquelle est posé un portrait du saint patron Freud, porte par laquelle se feront les entrées de ladite patiente du titre. Les tons gris dominent, couleurs ternes comme l’est la chemise de l’analyste, comme l’est supposément cette profession où la raison domine. A chaque entrée de la femme, les lumières se feront plus chaudes pour souligner la vitalité que celle-ci représente. Car toujours habillée de rouge/orangé, c’est une tornade d’énergie qui débarque à chaque fois dans ce lieu pour en briser la monotone routine.

Dès sa première arrivée elle est sur la défensive, prête à repartir à peine le pas de porte franchi. On ne sait pas au juste pourquoi elle est là, venue consulter, mais on comprend qu’elle n’en est pas à son premier psy et qu’elle les a tous abandonnés, très rapidement. Tranchante, directe, c’est elle qui pose les questions et instaure ses propres règles, auxquelles lui doit se plier sous peine de départ, peut-être définitif, de sa patiente (combien de fois dira-t-il, « je suis impuissant face à vous »).

Pourquoi un tel acharnement à poursuivre, séance après séance ? Car la temporalité de l’histoire s’étend sur toute une année (indiquée par le changement de tenue de celle qui arrive de l’extérieur, en manteau de fourrure ou foulard printanier selon la saison). C’est que malgré l’attitude retorse de la femme, et le sérieux légèrement guindé de l’homme, un intérêt mutuel se dessinera progressivement, dissimulé aux yeux de l’autre. Il sera le premier à se laisser amadouer, la personnalité de sa patiente le laissant songeur. Mais elle ne sera pas insensible non plus et de légers changements chez l’un comme chez l’autre, dans le choix des tenues par exemple, l’exprimeront bien mieux que par la parole. Subtiles tentatives de séduction là où les conventions et la déontologie ne permettraient pas la franchise.

De ces nombreuses séances seulement quelques unes nous sont montrées, toujours significatives dans l’évolution de la relation, et entrecoupées parfois de courts moments d’intimité. Lui toujours dans son cabinet, elle dans son appartement, en train de cuisiner, téléphoner, gronder les enfants. Moments qui nous donnent accès à leurs questionnements sur l’autre, l’intérêt qu’ils lui portent secrètement (commander le livre qu’elle aura cité à la dernière séance, choisir difficilement entre deux chapeaux avant de se rendre au rendez-vous).

Mais de quoi se parlent-ils ? D’elle bien sûr, et de son mariage qu’elle découvre insatisfaisant puis presque carcéral au fil de l’analyse. C’est une bourgeoise de condition : son statut social, elle le doit probablement à son mari, car même si elle travaille cela ne lui suffirait pas pour vivre. La bonne, les tenues élaborées, les séances à répétition chez le psy et la voiture qu’elle prend pour s’y rendre, en plein Paris, alors que la plupart des gens emprunterait le métro, sont autant d’indices de cette aisance matérielle qu’elle sera effrontément heureuse de quitter à sa demande de divorce. Car loin d’être une potiche ou une femme entretenue, elle est cultivée (cite les grands auteurs, Shakespeare, Anouilh etc.), fantaisiste, volontaire et idéaliste. D’où cette insatisfaction permanente qui l’amène à consulter.

La Patiente est donc un portrait de femme, et d’un moment transitoire de sa vie, d’un quotidien décevant à sa libération. Sa renaissance. Le texte d’Anca Visdei nous montre un aspect de la société actuelle où l’on prend de plus en plus soin de son individualité, de son bien-être, au sein d’une vie de frustrations. Où des valeurs qui peuvent sembler dépassées comme le mariage et la bien-pensance (dire de son mari qu’il est parfait pour briller aux yeux des autres et s’en convaincre soi-même) sont encore présentes et pesantes. Mais peuvent se rompre si on le veut bien, pour le meilleur : le retour à soi.

À voir si l’on aime les pièces aux dialogues bien ficelés et au jeu réaliste.

© La Conquête de l'Ouest

© La Conquête de l’Ouest


Présenté au Théâtre de l’Alibi
Dans le cadre du Festival Off d’Avignon

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.