Dans son livre La Pluie d’Été, Marguerite Duras invente le personnage d’Ernesto, jeune garçon issu d’une famille non seulement pauvre, mais nombreuse (il est l’aîné de sept enfants) et surtout immigrée (de père italien et mère polonaise). La famille vit à Vitry. Tout comme les parents, les enfants sont analphabètes. Mais un jour, un vieux livre à moitié brûlé est trouvé dans la cave par un des « brothers et sisters » d’Ernesto, et ce dernier parvient à comprendre l’histoire sans mal : il sait lire sans avoir appris. On envoie donc le garçon à l’école, qui au bout de dix jours décrète qu’il n’y retournera plus. Son explication est sans appel : « à l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas ».
Histoire d’Ernesto transpose le texte de Duras au théâtre, sur un travail mené à l’ESNAM (École Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette de Charleville-Mezières).

Six comédiennes, sobrement vêtues et coiffées, nous attendent sur scène le sourire aux lèvres. Douze blocs rectangulaires forment un muret au centre, qui serviront de support pour certaines marionnettes et seront modulables suivant les besoins. La lumière, dépouillée, découpe les corps sur le noir du plateau. Cette sobriété confère à l’ensemble un aspect d’onirisme, de flottement, et l’illusion de faire disparaître les manipulatrices au profit des petites marionnettes.

Différents types de marionnettes seront employés :
– tout d’abord des Kokoschkas, pour le père et la mère. Très cartoonesques, il s’agit de corps miniatures placés sous le visage des comédiennes, tandis qu’une autre en arrière anime les bras et jambes de la poupée. Ces personnages au visage surdimensionné proposent un jeu très expressif, un comique proche du grotesque.
– sculpté dans de la mousse polyuréthane, l’instituteur est une énorme, gigantesque tête aux traits avachis, fatigués. La voix s’élevant de ce corps-crâne est étouffée, comme le personnage lui-même. Il est lourd, pesant de tout le poids de sa connaissance.
– une apparition finale présentera un Ernesto taillé dans la même mousse. Filiforme, très grand dans sa longueur comme l’évoque le texte.

Seuls les enfants sont joués directement par les comédiennes, Ernesto tour à tour interprété par l’une ou l’autre, ou par toutes à la fois dans une démultiplication du personnage. De ce choix se dégage un sentiment d’insaisissabilité du garçon : impossibilité de le fixer ou de le définir, tout comme il est impossible de définir son âge (entre douze et vingt nous est-il dit). Tout ce que l’on connait de lui sont ses paroles, insaisissables elles aussi (« il dit des choses que personne n’a jamais dites ! »). Ernesto est-il un attardé ou un génie ? Difficile d’en décider, tant les bizarreries qu’il profère ou ses décisions arbitraires, qui pourraient passer pour de l’immaturité enfantine, sont porteuses d’un sens profond.
Echouer à définir, c’est aussi échouer à limiter. Ernesto est sans limites face à son entourage adulte, qu’il s’agisse de ses parents comme de l’instituteur. Ceux-ci sont dépassés par les évènements, sans argument qui vaille face aux propos du jeune garçon. Ainsi la démultiplication d’Ernesto crée une chorale qui donne force et pouvoir au personnage : l’instituteur se retrouvera encerclé par l’enfant, un encerclement inoffensif et bienveillant mais pour autant implacable.

Et l’on remarquera qu’aux côtés d’Ernesto, les adultes bien souvent sont représentés minuscules.
L’instituteur, qui terrorisait des parents littéralement écrasés par son physique massif, se rétracte et rétrécit au contact du garçon. Jusqu’à devenir dans sa dernière apparition une toute petite chose de quelques centimètres, ayant perdu toute certitude et autorité auprès d’un Ernesto grand et serein, sûr de lui comme de ses choix.
Pareillement, les parents sont dotés de corps de poupées : corps enfantins comme l’est leur raisonnement ; ce dont ils sont conscients d’ailleurs puisqu’ils voient en leur fils une figure de grandeur et d’érudition. Ainsi une scène très touchante nous montrera Ernesto jouer avec le corps de sa mère comme il se serait agit d’un petit enfant, ou d’un animal.

Ces choix d’échelle et la distribution évolutive des rôles ne sont pas fortuits. Ici, aucune recherche d’identification de la part du spectateur, bien au contraire il s’agit de saisir une vision précise de chaque personnage, visions mouvantes au fil des scènes. Histoire d’Ernesto travaille à nous faire voir les actions comme perçues du point de vue du garçon, rejoignant le livre de Duras qui développait cette vision à travers l’écriture. En cela le spectacle est remarquablement bien pensé, la marionnette possédant cette faculté de cristalliser du symbolique dans un corps concret et particulièrement expressif.

A l’heure des réformes, théories et débats sans fin sur les notions d’éducation, Histoire d’Ernesto allège agréablement la question. Et alléger, c’est prendre de la hauteur. Ernesto finira par s’envoler, libéré de toutes restrictions, pleinement grandi.

Présenté à La Caserne des Pompiers
Dans le cadre du Festival Off d’Avignon

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