Garage de la Providence. Ainsi l’endroit est nommé. Nous sommes quelques-uns, une vingtaine tout au plus, à nous être aventurés là, en bordure des remparts avignonnais. On entre dans le garage et on pénètre dans un bric à brac, un capharnaüm savamment étiqueté où chaque chose trouve sa place. Et il y en a beaucoup, des choses. Des revues, des Playboys et des Book of Life, des écrits mystiques et des manuels de compost home made, des livres pour enfants, tous en anglais. Et des masques, en caoutchouc d’un goût douteux et d’autres plus petits en métal, comme sortis d’un carnaval mexicain. Des briquets, des allumettes, des statuettes, des photos de famille vieillies et des images pieuses, des affiches de film de seconde zone et des boîtes en métal cabossées. Un drapeau américain dans un coin et d’autres choses encore, dont je ne me souviens plus. Il y en a beaucoup, des choses. Même un lit, au fond de la pièce, parce qu’on entre là chez quelqu’un, chez l’hôte de cette brocante extraordinaire.

Il nous invite dans son fort accent américain « vous pouvez chiner, tout est vraiment à vendre ». Nous montre telle ou telle chose, une petite boîte d’allumettes-bougies, une autre plus petite encore qui renferme des rognures d’ongles, il explique : je vivais avec un gosse qui était amputé d’un pied, quand il avait fallu le lui couper il a gardé des rognures, en souvenir. C’est que Foster (ainsi sont désignés les orphelins placés en foyer, aux Etats-Unis), Foster en a vu de drôles de choses. Toutes sont contenues, d’une manière ou d’une autre, par une histoire ou une autre, dans ces objets. C’est toute sa vie ici qu’on pourrait retracer, par bribes incertaines.

Et il commence à raconter. On s’assoit sur des bancs en bois, seul rappel des conditions théâtrales, et debout face à nous il raconte. Quand il était plus jeune, il lui arrivait d’avoir de grands accès de violence. Il a grandi dans des familles d’accueil, avec d’autres frères et sœurs de fortune. Il lui arrivait parfois de s’en prendre à eux. Alors on lui donnait un médicament. Depuis, il est l’objet de grandes pertes de mémoire. Un de ses pères adoptifs, Mr Phinney, était brocanteur. Ce que Mr Phinney préférait dans la vente, c’était de pouvoir raconter l’histoire rattachée à chaque objet. Chaque pièce était étiquetée d’un numéro, et à ce numéro correspondait une fiche de compte. Foster a gardé toutes les fiches de compte, intactes : aucune rangée de chiffres n’y est inscrite, ce sont plutôt de sublimes collages disparates et colorés sur lesquels sont apposées quelques phrases, correspondant au vécu de l’objet. Ce sont des fiches de conte.

Et Foster devient le brocanteur. Sa voix, hésitante et presque bégayante, devient soudain forte et assurée. Il nous présente son « arche », un vieux minibus de poupée évidé contenant divers éléments, à première vue sans intérêt : un bout de tuyau métallique, un morceau de mousse, une vieille chaussette sale, un éclat de carrelage. Que du bon pour la poubelle. Mais il nous tend l’arche et tour à tour, nous devons y piocher yeux fermés un de ces rescapés du temps. Et Mr Phinney s’éclaire tout à coup à la vue de la pioche, et par là même éclaire la trouvaille sous un nouveau jour. Chaque morceau d’immondice a sa raison de perdurer, de persister. Le vieil homme part aussitôt trouver la feuille de conte correspondante, nous la lit parfois, la tend sinon à quelque spectateur et continue l’histoire. Nous nous retrouvons peu à peu submergés d’informations, de toutes parts nos sens sont convoqués : par ce que nous raconte le narrateur, par ce que nous lisons, par ce que nous voyons s’étendre sur les murs. Etourdissant surgissement. Parfois, Foster revient dans la conversation, comme réapparaissant après une absence. Sa voix ânonne, il vient compléter le récit sous un nouveau jour.

Peu à peu, la vie de Foster se dessine en creux. Mais plus elle se charge de détails, moins on est sûrs d’y croire. Certains récits nous touchent, d’autres nous troublent ou nous dégoûtent, on donnerait foi à certains et sûrement pas à d’autres. Quoique. Et qui est Foster au juste, peut-on le croire à travers ses absences. Son père brocanteur a-t-il vraiment existé, et lui-même, et cette petite amie dont il nous parle aussi ? D’ailleurs, Foster est-il vivant. Mr Phinney nous dit qu’ils sont morts tous les deux. On écoute peut-être les litanies d’un fou. Alors. On se laisse charmer par les objets piochés, par la verve qui décolle et retombe hésitante, par cette vision décomposée d’une Amérique galérienne mais patinée de rêve.

Le spectacle se construit au fil du tirage au sort, les histoires identiques d’une représentation à l’autre mais recomposées dans une mosaïque à chaque fois différente. L’intimité du lieu et la proximité établie entre les spectateurs et cet américain inconnu, entre chacun d’entre nous, instaure une ambiance très particulière qui nous fait oublier le théâtre. Seul le texte, par moments, nous rappelle dans son écriture qu’il s’agit de fiction.

Foster a terminé son histoire, nous ne sommes pas plus assurés sur ce que nous venons d’entendre mais lorsqu’il nous propose de prendre une bière dans son frigo, de dénicher une chose ou deux dans son bazar, on répond avec plaisir et se dit que ce qu’on vient de vivre, on ne le voit pas tous les jours, au théâtre. On piochera un briquet ou une image, pour garder un souvenir.

© Compagnie Elapse

© Compagnie Elapse


Présenté au Théâtre des Carmes André Benedetto
Dans le cadre du Festival Off d’Avignon

Une réponse

  1. Milna

    Je trouve votre article très instructif, merci pour tous ces éléments. Comme le dit le vielle adage « Le bien-être est la loi des corps, mais l’ordre est la loi des esprits ». Bonne continuation !

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