Dans cette petite salle à l’atmosphère intimiste, Yann-Joël Collin reprend ce qu’il a présenté au Théâtre de la Cité internationale en décembre 2015. Après le scandale et les polémiques du début des années cinquante, la pièce emblématique de Samuel Beckett est désormais devenue un classique. La mise en scène est sobre à l’image du lieu, dépouillé et sombre. Dans ce décor noir et nu, on déplace au début de la représentation un grand arbre sec en pot au fond de la scène et le seul changement sera quelques feuilles apparues le jour suivant. La lumière est pauvre et désespérément crue, les murs sont tendus de noir, des portes s’ouvrent (l’une sur la lumière de la rue et du réel rapidement entrevus), une autre sur un mur sans issue.

À certains moments les personnages courent dans l’escalier à droite des spectateurs, pour fuir avant de revenir inexorablement sur leurs propres traces ou bien s’assoient lourdement à côté d’eux, ce qui fait trembler les sièges du premier rang. Ils nous fixent sous la même lumière blafarde, la seule variation sera celle d’une lampe de poche éclairant l’arbre ; ils parlent au public et la frontière avec la scène est alors abolie. Cette proximité physique et cette familiarité sont troublantes et l’on se sent interpellé par les comédiens qui ne semblent pas jouer mais sortis de la station de métro la plus proche. À quelques mètres à peine, Lucky cramoisi est au bord de l’apoplexie, au bout de sa corde et à la fin de sa tirade : l’on croit voir les gouttes de sueur, la peau tendue, les yeux qui roulent dans leurs orbites. Cette présence physique, ce corps qui s’impose sont incroyablement mis en relief dans le vide du décor, jusqu’au grain de la peau et aux doigts de pieds douloureusement palpés et s’extirpant avec peine des baskets peu ragoûtantes.

©Adrien LÉVY-CARIÈS - En attendant Godot de Samuel Beckett, mis en scène par Yann-Joël Collin

Sous nos yeux, les frères ennemis s’embrassent et se déchirent, à l’image de tous les couples de l’universelle humanité : on s’aime, on se déteste mais on ne peut se passer l’un de l’autre dans cette comédie perpétuelle au second degré. La dimension comique s’estompe au profit d’une réflexion philosophique sur le théâtre et la vie : dans ce questionnement désordonné sur l’existence, le rapport à l’autre et surtout dans le temps suspendu de l’attente sans cesse reportée. Les deux heures de représentation sont marquées par la durée aussi lancinante que désopilante. Les dialogues aux rythmes variés et les effets d’accélération contrastent avec les pauses, les accès de logorrhée alternant avec les silences.

Cette représentation confère un relief singulier à des répliques qu’on croyait connaître par cœur, notamment grâce aux contrastes entre Pozzo (Christian Esnay) – dont le regard et le profil aigu révèlent le sadisme jubilatoire de la relation maître-esclave – et sa chose, l’homme-objet, ironiquement nommé Lucky (Pascal Collin). Avec ses airs de Pierrot lunaire un peu hirsute sous son chapeau, ce dernier a les gestes ralentis d’un pantin aliéné, suspendu à un fil ou plutôt tirant sur sa corde. Quant à Vladimir (Yann-Joël Collin) plus bedonnant et Estragon (Cyril Bothorel) plus sec et affamé, sous les mêmes chapeaux melons sombres que les deux autres compères, ils sont moins des clowns bavards à la poésie dépenaillée que des clochards sublimes et philosophes en quête de sens, à l’ombre d’un arbre en feuilles.

Du 05 mars au 1 mai 2017
au Théâtre de Belleville

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