Mise en scène : Adel HAKIM (co-directeur de la Manufacture des Oeillets)
Décor : Yves COLLET
Troupe : le Théâtre National Palestinien

Représentation inaugurale

Antigone – La tragédie des survivants

Le 10 décembre 2016, au terme d’un an et demi de réhabilitation, la Manufacture des œillets rouvre ses portes. Lieu de théâtre amateur, elle accueille désormais deux scènes, et accède au statut de Centre Dramatique National du Val de Marne. Adel Hakim et Elisabeth Chaillot, à la tête des Théâtres des Quartiers d’Ivry depuis 1992, conviaient le public à la découverte de cette première saison. Ils annonçaient la lancer par un diptyque-manifeste : l’Antigone de Sophocle, suivi de Des roses et du jasmin, toutes deux mises en scène par Adel Hakim. C’est avec la troupe du Théâtre National Palestinien, avec qui il avait joué ces deux pièces, que ce dernier a souhaité travailler.

L’Antigone à laquelle nous assistons est transposée en Palestine contemporaine. Les costumes, les accessoires, le son nous le font comprendre. La musique du Trio Jourdan, les bruits de mitraillettes, un résumé, rappellent une évidence : l’action prend place au lendemain d’une guerre civile.
Cette actualisation passe aussi par le choix de la langue arabe. Les dialogues, sous-titrés en français, y gagnent en tension. La gestuelle méditerranéenne, à la théâtralité assumée, lance un rythme cassé par des danses, comme autant de respirations poétiques dans ce mouvement vers la mort.

Le spectacle s’ouvre sur une scène de deuil. L’action est lancée par l’arrivée, sur deux brancards, de deux cadavres, que l’on dépose devant un palais. Un homme sort, soutenant deux femmes. Chacune d’entre elles se précipite sur un corps. S’ensuivent des cris, des pleurs, une danse mortuaire. L’homme serre chacune des sœurs dans ses bras, avant de les faire rentrer. On devine, et on en aura confirmation, avoir rencontré Créon, Ismène et Antigone. Il se fermera sur des lamentations funèbres, devant deux autres morts. Entre ces deux temps, aura lieu une tragédie qui, précisément à cause de cet amour au sein du malheur, nous aura semblé évitable.

C’est une Antigone que celle d’Anouilh tend à faire oublier que donne à voir Adel Hakim: une Antigone qui ne se considère pas comme une révoltée, justement parce qu’elle a le goût du bonheur. Le message en est assez sombre pourtant : ce n’est qu’à la fin, lorsque la maison du malheur ne se réduit plus qu’à une personne, que la paix semble possible – parce qu’il n’y a plus personne pour vouloir faire la guerre jusque dans les tombes. Sa mise en scène est un cri pour la vie.

La tragédie d’Antigone est celle qui suit toute guerre fratricide. Comment reconstruire un vivre ensemble, comment ne trahir ni les vivants ni les morts ? Créon choisit de ne pas donner de sépulture à Polynice, celui des frères qui attaqua la ville, et de condamner à mort celui qui osera lui accorder les rites funéraires, sera traité en criminel. Etéocle, lui, sera honoré. Ismène et Antigone, toutes deux horrifiées, auront deux réactions opposées. Ismène ne se sentira pas capable d’affronter un pouvoir plus fort qu’elle. Antigone refusera de faire la différence entre ses frères, et ira accomplir les rites. Elle sait qu’elle mourra si elle est capturée, ce qui se produira : Créon refuse d’épargner sa nièce, qui se trouve être la fiancée de son fils.

L’hubris de Créon vient autant de son refus des lois non écrites que de son enivrement de puissance, qui le rend sourd à tout autre avis que le sien. Plus la pièce court vers sa fin, plus sa puissance l’enferme en lui-même. C’est son refus d’ouverture qui provoquera la destruction de ce qui faisait son bonheur.
A sa logique de vengeance, Antigone oppose sa conscience. Si elle suit les lois non écrites, c’est bien parce qu’elle est « faite pour l’amour, et non pour la haine », et qu’à ce titre elle refuse de se venger sur les morts. Son intransigeance n’est pas exempte de failles : elle retarde le moment d’entrer au tombeau. Antigone est celle qui, parce qu’elle dit non au pouvoir, dit oui à la vie et donc à l’apaisement.
Entre les deux, Hémon tente de faire comprendre que ni l’une ni l’autre voix ne sont antinomiques, et qu’il n’y a aucune honte à se raviser. Comme l’autre voix d’apaisement, son destin sera la mort.

Les gardes du palais, impuissants, commenteront les événements. Le comique de leurs interventions fait ressortir la violence des scènes entre les gens du palais. Les stasimons, dont le texte défile en grec ancien sur un écran, sont autant de respirations, d’aspirations à une paix qui ne semble pouvoir s’installer.

La tragédie d’Antigone est aussi d’être une femme. Ce n’est pas tant sa jeunesse que son sexe qui la disqualifie aux yeux de son oncle. Créon est en effet persuadé que s’il cède à l’opinion d’une femme, on pensera qu’il n’est pas apte à gouverner.

La musique du Trio Jourdan crée des climats tantôt de gravité, tantôt de vie. La sobriété du décor contribue à la fluidité de la mise en scène. La façade du palais, placée en arrière-scène, s’ouvre sur une estrade. Celle-ci est le lieu principal de prise de parole. Des chaises bordent cet espace de circulation où se trouvent accessoires et commentateurs. C’est de là que partent et arrivent ceux qui ne sont pas du palais. L’éclairage, repère temporel, signale également la progression vers la chute.
Le tout crée une atmosphère poétique tantôt gaie, tantôt gravide de ces morts que nous savons devoir arriver.

C’est peut-être leur expérience intime de la guerre civile qui permet à la troupe de se glisser dans ce texte avec tant de justesse. Tous dégagent une présence remarquable. On sort de la salle avec une tristesse qui vous prend à la gorge.

 

Du 5 au 15 janvier 2016,
A la Manufacture des Œillets.

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