Anna Karénine raconte le destin d’une femme, abandonnant une vie rangée et enviée au sein de l’aristocratie russe auprès d’un enfant qu’elle adore et d’un mari, éminent politicien respectable et respecté de tous, pour s’engouffrer dans une passion dévorante, un amour véritable. Elle défie par là les codes liés à son milieu pour finir au ban de la société. Celle que tous enviaient et admiraient se retrouve calomniée, méprisée, rejetée. Il est question des conventions de l’aristocratie dans laquelle les apparences comptent plus que tout au mépris d’une authenticité véritable : ici, règne l’étiquette. La condition des femmes dépend de leurs maris et du traitement inégal qui leur est imposé par la société. Un même fait peut jeter l’opprobre sur une femme tandis que la réputation d’un homme n’en serait pas inquiétée. Des histoires croisées nous montrent ces différences de traitement entre hommes et femmes dans lesquelles les femmes ont toujours un rôle sacrificiel. Anna perd tout en voulant suivre son coeur. Daria est impuissante face au tromperies de son mari qu’elle ne peut quitter. Kitty se résigne à un mariage convenable.

Il est question plus largement des injustices sociales et de l’asservissement volontaire. Des hommes sur les femmes, des riches sur les pauvres. Les privilégiés dominent et se sentent dans leur juste droit. Les exploités souffrent et pensent les chaînes qui les emprisonnent dans leur condition impossibles à délier. Ils alimentent leur propre domination et celle de leurs pairs. Un destin immuable qu’ils ont peur de pouvoir imaginer quitter. Quoi de plus actuel que ces rapports de domination en tout genre ? Le personnage de Lévine, miroir de Tolstoï, incarne l’homme pur qui se tient loin des mondanités des gens de son rang. Il préfère s’adonner au travail des champs auprès des moujiks qu’il tente tant bien que mal d’émanciper, d’éduquer, d’arracher à leur condition. Il incarne l’idéal de l’homme nouveau, si cher à Tolstoï, épris d’humanisme et de justice sociale.

Gaëtan Vassart a réalisé une adaptation réussie du roman en extrayant des scènes et moments clés rendant justice à l’écriture de Tolstoï. Un langage très contemporain est utilisé dans certains dialogues qui, loin de trahir l’auteur, fait écho à son intemporalité : celle-ci résulte de la force et de la justesse avec laquelle il a pénétré et peint l’âme humaine.

Le génie de Tolstoï est mis en scène avec intelligence. L’écriture cinématographique de l’écrivain a été saisie avec perspicacité par une imagerie belle et sensible. Un décor simple, une occupation de l’espace harmonieuse. La scène du bal dans laquelle Anna et Vronski tombent amoureux est saisissante. La passion d’Anna est montrée avec fougue et intensité. Golshifteh Farahani tient le rôle à merveille. Juste et habitée. Les comédiens sont d’ailleurs tous excellents avec notamment une remarquable prestation d’Emeline Bayart en Daria porteuse d’un sens du tragi-comique tout à fait bluffant.

Du 12 mai au 12 Juin 2016

Au Théâtre de La Tempête

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