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Pas de marionnettes dans ce spectacle présenté à la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette mais des figurines en plastique, de celles de l’enfance comme on peut en trouver dans le film d’animation Panique au Village.

L’espace scénique est constitué de tréteaux recouverts d’un gazon factice sur lequel s’émaillent maquettes et personnages. Un écran de projection s’étend à l’arrière. C’est que sur scène sont disposées des caméras prêtes à retranscrire les actions, agrandies, en direct.

Depuis 2006 la compagnie Agrupación Señor Serrano travaille un théâtre hybride, à la croisée des médiums (vidéo, performance, maquettes…). Avec A House in Asia ils abordent le sujet du 11 septembre 2001, et plus largement du rapport qu’ont pu entretenir les États-Unis avec leurs adversaires historiques : de la confrontation cowboys / indiens à la guerre post-attentats.

Pour traiter un tel sujet, mieux vaut éviter l’écueil de la frontalité ; la compagnie préfèrera décliner une mosaïque. Mosaïque de personnages, de références, de discours, de lieux (et de médiums, donc). La figurine d’un ancien combattant est installée sur le parking d’un Mac Do. La fameuse « house » du titre désigne la maison d’Oussama Ben Laden, maquette transformable suivant les besoins de la narration. Un groupement d’indiens ou une forêt constituent d’autres éléments du terrain scénique. Projetés à l’écran on trouve encore des extraits de vieux films : western présentant Geronimo et son ennemi le Shérif ou encore Moby Dick combattu par l’homme, ainsi que des images d’archives historiques.

Les comédiens manipulent le tout, figurines et maquettes, jouent avec les caméras et écrans de smartphones, mixent le rendu en direct en intégrant un travail sonore… Trois hommes s’affairent sur ce terrain de jeu pour nous restituer une narration à l’écran, où la distance physique entre deux objets, deux figurines devient jeu de profondeur de champs à l’image et où la manipulation d’une petite lampe de poche se transforme en effets de projecteur hollywoodien.

Le plus fort dans tout ça, c’est que si la pièce traite du conflit entre Bush et Ben Laden à aucun moment ceux-ci ne sont cités, et on n’en comprend pas moins directement l’enjeu. Seule la première image projetée, simulation d’un jeu vidéo où un aviateur survole des plaines jusqu’aux tours fatidiques, nous désigne le sujet – sans le nommer. C’est que ces images ont indéfectiblement imprégné nos esprits. L’apparition des Twin Towers, saturées de blanc, presque immaculées, ne laisse s’en détacher que le contour pour en tirer l’essence : un symbole.

Car A House in Asia est un spectacle sur les images : images de fiction, images des médias, de ceux qui les manipulent et de ce que nous, spectateurs, en faisons.

Les nombreuses références au cinéma ne sont pas là par hasard. Jeux de lumières, thème musical associé à un personnage, dialogues parfois très écrits, sous-titres, extraits de films… Il s’agit de fictions. Les figurines, manipulées sur la scène, sont une évocation concrète de la manipulation des images par les médias : comment des faits concrets interprétables à l’infini sont ici définis, figés en un point de vue unilatéral et finalement déréalisés. Question du point de vue que l’on retrouve bien sûr à travers les différents angles de caméra ; également à travers les référents utilisés pour désigner les protagonistes : Ben Laden devient Geronimo, figure héroïque bien que guerrière qui se bat pour une cause noble, défendre la terre de ses ancêtres. Il est plus encore affilié à Moby Dick, baleine pourfendue pour laquelle nous ne pouvons réfréner notre compassion à l’heure du massacre de l’espèce. Tandis que Bush ou l’ensemble des États-Unis deviennent le Shérif, le tueur des mers. Quelle que soit notre opinion sur le 11 septembre et sa suite, la figure du terroriste demeure pour tous symbole de crainte et de violences sans nom. En choisissant ces référents loin de toute évidence, la compagnie décale notre point de vue sur la question, modifie l’angle de notre caméra mentale.

Les comédiens sont donc manipulateurs, maîtres de cérémonie de ce grand média qu’est leur spectacle quand ils se confrontent à leurs maquettes. A l’inverse, les quelques moments performatifs les montrent passifs : figés dans la position des figurines de plastique, aidés de quelques accessoires pour définir leur rôle (un chapeau de cowboy), ils deviennent à leur tour objets, images.

Au fil du spectacle le public se laisse entrainer, discernant l’écran de projection comme lieu des images médiatiques, domaine du virtuel et de la fiction, et la maquette comme domaine premier et concret, désigné comme le « réel ». Jusqu’à ce qu’un habile retournement nous montre mises en abyme et tournage au sein même du monde des figurines, brouille nos pistes et notre zone de confort. On pensera alors à Guy Debord : « dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ».

La dernière image projetée présente une foule qui peu à peu se brouille et se confond jusqu’à devenir de la neige télé, invalidant toute tentative de discernement et notre désir compulsif du rattachement aux images.

Le sujet traité par A House in Asia est sérieux, voire lourd. L’aborder avec notre maigre recul d’aujourd’hui n’est pas chose aisée. Mais l’Agrupación Señor Serrano le fait avec un tel ludisme (nous assistons finalement à un gigantesque jeu d’enfants), une telle modestie de support (traiter le grand par le petit, voire le futile) et une telle inventivité qu’à aucun moment le spectateur ne se sent alourdi.

Le travail du rythme, passant de l’intime à l’explosif, joue sur nos émotions face aux images sans jamais languir, et l’heure de spectacle se traverse avec plaisir et intelligence.

Par Lisa Dumas.

Présenté à la Maison des Métallos
Dans le cadre de la Biennale internationale des Arts de la Marionnette

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