À la fin de la pièce, quand les comédiens Yordan Goldwaser et Anthony Boullonnois tireront la révérence, vous n’aurez toujours pas compris. Et pourtant on vous aura prévenu. Même si on est habitué aux spectacles imprévisibles et souvent dérangeants présentés aux espaces la Loge, il y a quelque chose de plus avec Ruines. Un défi encore plus net, duquel les spectateurs ne peuvent pas sortir indemnes.

Arrivez donc à l’heure. Le prologue commencera avec cinq minutes de retard, mais arrivez à l’heure car ces cinq minutes, et ce que vous avez fait pendant ces cinq minutes sont l’accroche dont vous aurez besoin pour saisir les premières questions de Goldwaser. Vous ne le savez pas, mais vous êtes déjà dans le jeu, et vous allez comprendre pourquoi il fallait rire des premières blagues et du ton faussement didactique du professeur qui s’enfonce sur la question de la définition du temps avant de vous plonger dans un état d’esprit qui semble essentiel pour tenir tout au long de la partie centrale de la création : Ruines est une pièce lourde de sens et demande un effort aux spectateurs, mais Goldwaser et Boullonnois arrivent à faire entrer le public dans la peau d’Antonin, et surtout dans son espace mental, circonscrit par une scène habitée d’un écran télé et d’un poisson rouge. On sait qu’on ne pourra pas le comprendre, (Antonin, pas le poisson) mais on se laisse entraîner dans ce jeu dérangeant parce qu’on sait qu’il utilise le monologue pour nous faire partir dans nos monologues. Chacune de ses répliques, qui pourtant semblent si spontanées, déclenche en nous des procès mentaux qui nous obligeront à nous recentrer une minute après sur les gestes du comédien. Il finit par nous entraîner dans son obsession. Nous voulons aussi comprendre pourquoi Bobby Fischer à fait tant d’erreurs au moment d’affronter Boris Spassky lors de la finale du championnat du monde d’échecs 1972, qu’il a pourtant remportée.

Dans la troisième partie de la pièce: la lumière revient et nous assistons à la recréation, mouvement à mouvement, des premières dix minutes de l’affrontement entre Fischer et Spassky, le « match du siècle ». Ceux qui connaissent s’étonneront du réalisme de la reconstruction, y compris de la façon maniaque dont Fischer vérifiait les caméras de télévision et semble perturbé par leur bruit. Si Borgès, ce fou des échecs, a fait réécrire Pierre Ménard, mot pour mot Don Quichotte, Lopez fait rejouer la partie à l’identique par ses comédiens. Un jeu de miroirs qui ne se termine pas quand Goldwaszer et Boullon tireront la révérence. C’est la fin de la pièce, vous n’aurez toujours pas compris, mais vous n’êtes pas le même.

Et pourtant on vous aura prévenu.

Du 24 novembre au 4 décembre 2015,
A La Loge.

A propos de l'auteur

Ricardo Abdahllah

Journaliste colombien. Il est, depuis 2007, le correspondant du quotidien EL ESPECTADOR. Il collabore également pour l'édition en espagnol du magazine Rolling Stone et pour la chaîne AL JAZEERA.

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