La scène : très sombre, à même le sol. Au sol : un vaste entassement de bandes magnétiques. Évocation de la mémoire, de ce qui tout à la fois s’inscrit en nous et s’altère avec l’âge (on sait avec quelle facilité le support VHS, censé pérenniser, se détériore). Les souvenirs et leur effacement.
Et effectivement, quand l’auteur Marie Payen entre en scène, corps mince frêlement vêtu qui s’adresse directement à nous et nous regarde dans les yeux, c’est pour parler de mémoire. Elle souhaite nous raconter une histoire dont elle ne se souvient pas, ou même qu’elle n’a jamais connue. Une histoire orpheline.

Sur le sol à la craie s’inscrivent quelques mots : « c’est le paradis ». Il s’agirait donc d’un après la vie ? En tout cas d’un ailleurs. Car sitôt s’est-elle armée d’un faux nez, cet apparat simplifié de « plus petit masque du monde »* que l’on sort du discours adressé directement au public pour entrer dans ce monde parallèle qu’est la fiction.
La voix et la posture, la voix en fonction de la posture ou peut-être l’inverse on ne sait, tant les deux sont intimement liés, se modifient peu à peu. Imperceptiblement, le corps se tasse, la parole se fait hésitante, trainante même, de plus en plus trainante. C’est une vieille qui nous fait face à présent, une grand-mère déployant à sa petite fille l’histoire du père disparu (comprend-on). Cet être formidable né de dix-huit femmes, que l’on dû modeler comme de la cire pour lui donner sa forme et qui, trop indéfinissable pour se figer sur la terre meuble, aura plongé en chaque mer, en chaque mère. Se mouvant sans cesse.

Le récit est cosmique, à la fois absurde d’impossibilités et très clair dans sa signification imagée. L’on croit assister à la genèse d’un mythe, à la naissance d’un dieu et ses frasques sans limites. Incroyable de folie, il s’élance et s’affole à travers un débit haché de tâtonnements où l’on bute sur un mot, laisse une syllabe sonner trois temps de trop ; et ne cesse d’avancer. La voix ne stoppe jamais, comme si l’histoire n’était faite que d’une seule phrase immense, une phrase grande comme un livre, comme si la grand-mère objet de sa mémoire se soumettait à elle livrant flots de souvenirs comme ils refluent au conscient. C’est la mémoire en temps direct qui s’écrit à l’oral, jamais préméditée. Marie Payen nous avait prévenus avant que tout cela ne commence : elle n’a pas pu écrire de texte. Les mots qui semblent connus par cœur sont improvisés et auraient eu du mal à s’écrire.
Car les sons s’associent pour former assonances et allitérations, variations et répétitions, les mots-valise se multiplient et le père devient permis de construire, l’enfant devient l’enfance et ces à peu près instinctifs créent de nouvelles significations, des associations d’idées comme les rêves en fournissent. En disant « mon enfance » à la place de « mon enfant » la grand-mère apparaît se parlant à elle-même, redevenant l’enfant de ce père qu’elle avait engendré. D’autres mots endossent des sens multiples, telles les mers ou les mères qui veulent dire l’un ou l’autre et les deux à la fois, le récit associant volontairement la vague et l’écume au trou et à la gestation… De cette façon tout s’imbrique et tout s’ouvre dans le récit, trois mots se tassent en un quand un se déplie en mille. Et les transformations sont illimitées, sans que l’on réalise le père est devenu arbre, le vivant est total et interdépendant.
Ainsi la poésie du texte réside dans sa diction, le rythme donné et l’incertitude d’une forme mouvante. Mouvante comme ce père qui jamais ne su rester figé, comme les souvenirs se défont et transforment, comme les origines au fond se font toujours instables. Au gré des récits que l’on veut bien s’en faire.

Nous vivons aujourd’hui dans une période de trouble ; baignés d’incertitudes et d’un sentiment croissant d’insécurité nous perdons peu à peu nos repères. En réaction, se réaffirme un besoin d’appartenances : appartenances à une famille, une patrie, une religion, une classe sociale. Besoin d’ériger des valeurs en remparts protecteurs, en vérités qui, nous l’espérons, traceront une ligne directrice pour pouvoir avancer dans ce monde.
En contrepoint, Je Brûle nous fait sentir combien l’incertitude est fertile de possibles. Combien elle s’ouvre à tout ce qui est, au cosmos dans son entièreté quand un enfant peut naître de plusieurs mères à la fois et s’engouffrer sans limites en tous recoins de la Terre. Je Brûle rejoint ici la pensée de Krishnamurti, qui n’aura cessé sa vie durant de nous rappeler la nécessité de « se libérer du connu » (d’après le titre de son ouvrage le plus célèbre). Car c’est par cette libération, c’est à dire cette perte, perte des divisions et donc de la violence en nous, que nous pourrons nous fondre dans la totalité.
« La vérité n’a pas de chemin, et c’est cela sa beauté : elle est vivante. Une chose morte peut avoir une chemin menant à elle, car elle est statique. […] la vérité est vivante, mouvante, […] elle n’a pas de lieu où se reposer »**. C’est ainsi que par l’usage vivant de la parole, par cette mémoire au présent, imprévisible et incertaine, Marie Payen accèdera peut-être à sa vérité, et peut-être à la nôtre.

* Jacques Lecoq, Le théâtre du Geste, Éd. Bordas, 1987, p.117
** Jiddu Krishnamurti, Se libérer du connu, Éd. Stock, 2002, p.22

©Rodolphe Gonzalez

©Rodolphe Gonzalez

Présenté au Théâtre La Loge du 24 au 27 novembre puis du 1er au 4 décembre 2015

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