A travers sa pièce Au Nom du père du fils et de JM Weston, le dramaturge Julien Mabiala Bissila livre une vision originale sur le thème de la mémoire. Il y aborde la quête de deux frères, élégamment habillés, à la mode des sapeurs congolais. Ceux-ci cherchent la maison de leur père, dans un village qui a connu de nombreuses mutations. Criss et Cross, les deux protagonistes sont en quête du foyer de leur enfance, qu’ils ont quitté lors d’une violente répression menée contre l’opposition politique. Dans cette maison, doit subsister une relique : une paire de chaussures J-M Weston qui a appartenu à leur père, et qui fait office de témoin de son existence passée, donc de leur existence. Comment une paire de chaussures peut-elle constituer un objet de résistance ? La futilité est-elle un rempart, un divertissement, ou bien le dandysme constitue-t-il un réel mode de pensée ? C’est cette dernière approche que semble privilégier la pièce. L’éducation à la sape, c’est l’éducation au bon goût, à l’art du style vestimentaire, de la composition des motifs et des couleurs. Il y a également du jeu et du second degré dans l’apparence de ces deux personnages excentriques.

Lors de leur voyage initiatique, ils découvrent que le village a changé, ils errent dans la ville moderne, comme ils errent à travers les mots. De nombreuses digressions rapportent les témoignages des personnages. On est alors entraînés dans des dialogues à la teneur absurde et poétique. Plus les personnages avancent, plus ils semblent se perdre à la frontière entre lucidité et folie. Comment revenir sur l’horreur passée ? La mise en scène ne dénonce pas, elle tâche de sonder ce que les mots disent de la mémoire. Le parti-pris scénique a été de reléguer les personnages au seuil du plateau. Ils y entrent et sortent en comédiens, costumés pour la scène comme pour la vie. Alors, malgré l’humour du texte, on revit le malaise de ces hommes, qu’on voit revenir au plateau, à ses décors et à son texte, comme ils s’accrochent à la vie. Peut-on parler pour se souvenir, malgré la nécessité de vivre au présent? Les trois personnages sur scène attrapent la parole, la questionnent, jouent avec, ne la lâchent plus ou la laissent avec une pointe de douleur masquée

Pour l’énergie et la présence des personnages, pour le texte déclamé avec une dérision subtile ou plus palpable, et pour les costumes qui, une fois n’est pas coutume, sont au cœur de la représentation.

Du 17 novembre au 4 décembre 2015,
Au Tarmac.

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