Zenash court. Elle court « bien avant de courir ». Elle court en travaillant, elle court en dormant, elle court « à chaque rire, à chaque respiration ». Elle court pour battre son record de 2h32, pour se mesurer aux bus, pour se déplacer d’un lieu de travail à l’autre, pour s’entraîner. « Vers où n’importe pas, il suffit de courir. »

Zenash, c’est Zenash Gezmu, femme de ménage et athlète éthiopienne ayant remporté plusieurs marathons, tuée à 27 ans à son domicile de Neuilly-sur-Marne le 28 novembre 2017. C’est elle, mais pas seulement. Si le récit s’inspire de ce fait divers, il s’en affranchit également pour conter une histoire plus universelle. C’est Zenash sans être tout à fait elle, car son image reflète celle de ces travailleurs précaires cumulant les petits boulots, de ces femmes tombées sous les coups d’un homme qui pensait pouvoir régenter leur vie, de ces athlètes venus d’ailleurs dans l’espoir que leurs performances sportives et l’Occident leur offrent ce qu’ils ne peuvent obtenir là d’où ils viennent.

Ainsi le récit mêle-t-il fiction et réalité : l’écrivaine, tout en s’étant documentée sur Zenash Gezmu, a pris la liberté du poète d’imaginer en partie son histoire.

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Après une enfance passée à courir après les gazelles en espérant les rattraper, Zenash arrive en France pour participer au marathon de La Rochelle, mais ne repart pas et demande l’asile. Elle fait des ménages dans des bureaux où elle doit « ranger mais pas trop », nettoyer sans que l’on ne se rende compte qu’elle est passée par là, rejoignant ainsi le rang des invisibles. Elle est femme de chambre dans un hôtel où elle a 17 minutes par chambre, pas une de plus.

Dans cette vie réglée comme une horloge, entre travail et entraînement, s’immisce peu à peu une menace. Un homme l’attend, la suit : il souhaite devenir son entraîneur et semble prendre pour acquis qu’elle acceptera. Ce jour où il parvient à rentrer chez elle, il lui expose les raisons pour lesquelles il est le candidat idéal dans un discours qui tient plus du monologue que de l’échange. Mais il peut bien parler, elle, à son habitude, continue sa course, même immobile dans son logement de 18 m², elle ne lui prête pas attention, s’évadant en pensée. Qu’elle l’ignore lui est insupportable, et il la tue. Mais Zenash court, encore et toujours, franchissant en tête la ligne d’arrivée, dépassant cette fois-ci les gazelles – liberté du récit fictionnel qui offre ici à la jeune femme une échappatoire.

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Cette pièce de la compagnie Morbus mêle comédiennes et marionnettes. Les deux actrices, narratrices de l’histoire, endossent aussi parfois certains des rôles. Le récit prend la forme d’un dialogue à sens unique, où les deux comédiennes s’adressent directement à Zenash, établissant ainsi une forme d’intimité avec celle-ci, proximité transmise au spectateur. Elles scandent aussi des suites de mots, sans faire de phrases, liés à la routine de tous les jours, pour mieux souligner la vie rythmée de la marathonienne, au quotidien comme dans la course. À son travail de même que lors de son entraînement, elle doit prendre « la juste mesure du juste effort ».

Zenash, elle, est personnifiée par deux marionnettes : une statuette fixe, figée dans une course éternelle, et une marionnette mobile, mue par les comédiennes. Ces dernières mettent l’une ou l’autre sur scène, la première lorsque Zenash s’entraîne, la seconde pour les autres moments de son quotidien, chez elle ou au travail. Les deux artistes incarnent aussi parfois un double du personnage, quand elles manipulent la marionnette ou quand l’une court à la place de la statue, telle l’ombre portée en mouvement d’une silhouette statique.

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Le décor est sobre, peu fourni en accessoires : une plateforme en guise de lit, les draps d’une chambre d’hôtel, le bureau d’un open space. Des murs nus ou presque, seule une horloge orne le logement de Zenash, indice de sa vie rythmée par le temps de la course. Les marionnettes elles-mêmes sont neutres, sans couleur, montrant seulement le matériau brut. La mise en scène joue avec les lumières : la lampe du bureau qui seule éclaire l’open space met en évidence son statut de travailleuse de l’ombre ; le faisceau d’une torche suivant Zenash signale la menace de son harceleur ; une lumière rouge, éblouissante à l’acmé du crime, souligne l’horreur du drame, encore accentuée par une bande-son angoissante. Cette lumière et cette musique permettent aussi de clôturer le premier volet de la pièce.

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Après le meurtre, la représentation tourne à la fable : le voisin du dessous est pris d’une irrépressible envie de courir, bientôt suivi par le concierge, puis par des passants de tout âge, de toute origine, de tout métier. Tous sont contaminés par cette frénésie de la course et le peloton ne cesse de s’agrandir, parcourant les rues de la ville, emportant tout sur son passage. La presse et le ministère s’en mêlent, les CRS sont appelés en renfort, mais rien ne semble pouvoir arrêter les marathoniens qui refont sans cesse la même boucle de 42 kilomètres.

Des marionnettes fixes, de taille et de constitution différentes mais toujours de couleur neutre, apparaissent peu à peu sur un plateau au centre de la scène, déposées là par les comédiennes au fur et à mesure que le peloton recrute de nouveaux coureurs. Cette troupe de marionnettes nous projette un peu plus dans l’univers de la fable et du merveilleux.

Cette deuxième partie flirte avec les frontières de l’horrifique, du tableau de société, de la danse macabre et du burlesque, emportant le spectateur dans un conte tragi-comique où le rire s’invite. L’utilisation de panneaux pour décompter le nombre de coureurs ou pour signaler l’arrivée des CRS ajoute une touche d’inventivité et de fantaisie. La présentation par quelques détails des coureurs qui se joignent au peloton est aussi particulièrement cocasse, comme la réaction des autorités et de leurs administrés qui balance entre indifférence, curiosité devant un bon divertissement et finalités électorales.

Ce détour par le fantastique permet de ne pas mettre l’histoire de Zenash sous une chape de plomb. Une volonté des créateurs de ce spectacle, pour que l’on se souvienne d’elle avant tout comme une athlète accomplie, une jeune femme qui avait le courage de courir 42,195 kilomètres en 2h22 et de nettoyer de fond en comble une chambre en 17 minutes, tout cela dans l’espoir d’une vie meilleure. Et c’est l’image que l’on garde d’elle au sortir de cette pièce, celle d’une jeune femme remportant des marathons et courant avec les gazelles.

Texte : Gwendoline Soublin

Mise en scène : Guillaume Lecamus avec : Sabrina Manach et Candice Picaud

Création plastique : Norbert Choquet

Création sonore : Thomas Carpentier

Création lumière : Vincent Tudoce

Scénographie : Sevil Gregory

Cette pièce fait partie d’un diptyque sur l’endurance. La deuxième pièce, 54×13, création de la même compagnie sur un texte de Jean-Bernard Pouy, sera donnée du 23 au 27 mars.

Du 9 au 20 mars 2022

Au Théâtre Mouffertard

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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