Ce huis-clos historique (novembre-décembre 1942) se déroule dans un décor dépouillé (voûte et pierres nues d’une cave comme pour souligner le côté secret et clandestin de l’intrigue) qui met l’accent sur la fatalité dans laquelle s’enferment les personnages, la tragédie familiale feutrée ne se dévoilant que lentement au fil des conversations et sans révélation fracassante. La pièce oscille entre les deux conflits mondiaux, à partir de faits vrais mais restés longtemps cachés (les derniers soldats sacrifiés sont envoyés au combat alors que la date et l’heure de l’armistice étaient connus), autour d’une victime de l’absurdité de la guerre : l’oncle de l’auteur auquel ce dernier rend discrètement hommage, hante la mémoire familiale et le prénom (du fils) revient dans les conversations comme un leitmotiv.

Le présent est celui de l’Occupation et de la Seconde guerre mondiale vécue au quotidien dans la salle à manger avec sa table à carreaux rouges, espace domestique où l’on mange, boit (les verres remplis de vin tiennent tout seuls comme par magie, comme les cartes à jouer) et discute, la seule ouverture sur le monde extérieur étant la présence des voisins, le téléphone qui sonne et la radio avec ses émissions et ses chansons d’époque. La Première guerre mondiale fait irruption à travers le discours du professeur, sous la forme d’une série de soliloques en classe puis dans les conversations conjugales avec ces douloureux retours en arrière. La table se replie et devient tableau noir, cet ingénieux escamotage rythmant l’alternance entre scènes solitaires du professeur d’Histoire et dialogues du couple, entre atmosphère scolaire et sphère plus privée : deux manières d’envisager la parole, officielle ou intime. Ce professeur âgé d’une soixantaine d’années, sur le point de prendre sa retraite, a pourtant une âme de résistant. Il nous interpelle de manière troublante. Le public assis sur les bancs de cette classe reconstituée représente sa classe de lycéens qu’il invective et tente de réveiller en revivant les combats, en particulier ceux de la Somme, ou bien à coups de chiffres et de dessins à la craie. À d’autres moments, il est accablé par ses copies, la bêtise, la paresse, mais aussi la peur de certains élèves susceptibles de dénoncer ses excès pédagogiques. Ses mots épris de liberté et qui ont l’énergie du désespoir et de la révolte pourraient être dangereux dans ce contexte historique sous haute surveillance.

Cela vire à l’obsession car ce héros d’un autre temps, survivant fatigué d’un conflit encore présent dans tous les esprits, est proprement hanté par l’autre guerre alors que les vaincus d’hier occupent Paris. La falsification de l’Histoire alourdit le silence et les secrets de famille finissent par éclater au grand jour et réclamer vengeance, ce qu’accomplira le personnage féminin, à la fois épouse amoureuse et mère qui a perdu son enfant. Travaillant pour une agence artistique parisienne qui continue à proposer des concerts et des spectacles, cette femme sensible et cultivée ne semble pas hostile à l’Occupant et donne le change. Dans ses jolies robes au couleurs vives et avec son blond chignon impeccable, cette élégante héroïne des temps modernes rit au téléphone, crie ou pleure, chante en allemand, accompagnée au piano, sourit et répond à ses interlocuteurs allemands invisibles, une flûte de champagne à la main quand elle est en visite professionnelle ; elle a parfois envie de danser, fait la cuisine, coud mais sans jamais pouvoir panser ses plaies intérieures jusqu’au sacrifice ultime. Suzanne forme avec son mari Robert un couple imprévisible et complice, qui s’aime et se déchire sous nos yeux autour d’un disparu qui les lie et les sépare, dans une douleur qui se tait et se trahit rarement ou alors involontairement, contrairement à celle de Marguerite Duras. Hantés par les voix chères qui se sont tues, ces deux êtres recréent miraculeusement un univers rempli d’émotion contenue, en donnant un supplément d’âme à toutes les guerres.

Pièce de Philippe Sabres. Label du Centenaire (1914-1918).

Atelier Septembre de Création Théâtrale. Directeur artistique : Philippe Bertin.

Comédiens : Isabelle Fournier, Philippe Bertin.

Jusqu’au 14 avril 2018, (du jeudi au samedi à 19h30).

À l’Essaïon Théâtre, (6 rue Pierre au Lard 75004 Paris. Réservations 0142784642).

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