Dans un huis-clos presque étouffant créant un suspense inattendu puisqu’il ne se passe apparemment rien ou presque rien, deux hommes se rencontrent, se jaugent, s’affrontent : Talleyrand et Fouché. Dans la continuité de l’art du dialogue brillamment illustré par L’Entretien de M. Descartes avec M. Pascal le jeune, Jean-Claude Brisville organise avec subtilité la confrontation de deux monstres politiques, entre tragédie politique latente et jeu de dupes d’une comédie hypocrite, en attendant que les masques tombent. On a l’impression d’assister à la fin d’un monde ou plutôt à un moment de transition, un tournant décisif (au sens étymologique du terme puisque les deux hommes doivent « trancher ») de l’Histoire de France. Le passé défile avec l’évocation d’épisodes plus ou moins lointains, de spectres encore présents (Louis XVI, Napoléon, le duc d’Enghien) et de souvenirs cuisants comme des remords. La table devient tribunal de l’Histoire revisitée mais sans juges ni témoins autres que les spectateurs avec des convives sur des charbons ardents.

La petite scène du Théâtre de Poche est propice à la reconstitution d’un moment historique imaginaire, dans l’atmosphère intimiste d’une salle à manger éclairée par la lueur vacillante des bougies, caverne pleine de rêves de grandeur et d’illusions héroïques, théâtre d’ombres chimériques ressuscitées grâce à la magie du verbe, dans une langue qui semble venue d’un autre temps, à la limite du pastiche littéraire. La parlure de chaque personnage en costume d’époque révèle son caractère, le pouvoir de la rhétorique et les rapports de force qui évoluent au fil des heures. Le dialogue brillant, vif, précis, acéré et piquant vire parfois à la joute verbale et flirte avec les limites de la politesse hypocrite de ceux qui doivent s’allier dans la haine, pour le meilleur et pour le pire. Chaque mot, chaque inflexion de voix fait mouche, mis en relief par les gestes des convives et les regards parfois colériques ou amusés.

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L’affrontement des deux figures machiavéliques constamment sur le qui-vive est bien rendu par ce duo père-fils, le mordant et la brutalité parfois explosive de l’un s’opposant au velours des bonnes manières et à la préciosité en dentelles aristocratiques de l’autre : contraste des générations, des origines, des visions du monde, entre choix républicain ou retour des Bourbons. Le souper est à la fois un prétexte et une métaphore politique habilement filée, celle du partage du gâteau politique et du dépeçage du pays. Le menu est déjà à lui seul tout un poème. Les idées fusent, les stratégies s’étalent au grand jour alors que parallèlement les couvercles sont soulevés, les délicieuses nourritures terrestres servies puis dégustées et commentées, qu’on entend le bruit des couverts et que l’alcool coule à flots dans les verres qui sont effectivement vidés de même que les abcès sont crevés. Jamais les realia n’auront eu une telle importance et un tel relief. Les éléments concrets du repas font partie du décor tout en étant au centre des préoccupations par leur valeur symbolique de lien entre la tête et l’estomac, avec la mise entre parenthèses du cœur et des sentiments.

Cet espace domestique familier s’oppose à l’espace public du dehors, l’Histoire officielle menaçante étant incarnée par le grondement de la foule, de l’orage (au propre et au figuré), alors que les cris du peuple ne cessent de rappeler la fragilité des grands de ce monde et les intermittences d’un destin capricieux. Mêlant une forme surannée de classicisme élégant et feutré et le souffle romantique et presque hugolien (celui de Quatrevingt-treize) de l’Histoire en marche, l’énigmatique Souper présente des résonances d’une étrange actualité, avec ces voix d’outre-tombe qui ne sont pas si éloignées des discours du temps présent.

Du 6 janvier au 4 mars 2018 (du mardi au samedi à 21h, dimanche 15h)

Au Théâtre de Poche (75 bd du Montparnasse 75006 Paris. Réservations 0145445021)

 

le souper

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