C’est peut-être la pièce de Tchekhov la plus connue et la plus jouée et l’on croit la connaître par cœur. Pourtant cette mise en scène parvient encore à nous surprendre. On oublie que les personnages russes s’expriment en lituanien et l’on s’habitue au surtitrage comme on serait captivé à l’opéra ou dans un autre type de salle obscure. Un décor minimaliste pour une mise en scène sobre et dépouillée. La mise en abyme du théâtre est insistante puisque les comédiens assistent souvent, assis sur le côté gauche, aux échanges des autres personnages, spectateurs intéressés en attendant leur « numéro ». De même Kostia, le fils désespéré, jeune dramaturge en mal de reconnaissance, appuie avec force sur les boutons de la table à droite pour faire varier l’éclairage au plafond, brisant ainsi l’illusion tragique du théâtre. Des chaises de jardin en métal valsent au gré des coups de colère des uns et des autres, une table rassemblent et sur laquelle on joue allègrement (jeux de société) quand on n’est pas en train de s’entre-déchirer en famille ou entre amants/amoureux. Lors de la déclamation de Nina, l’écran vidéo fait miroiter les murmurantes eaux du lac lamartinien ou ophélien, qui attire sur ses bords les personnages assoiffés d’amour et de reflets narcissiques. Le théâtre réfléchit sur lui-même, sur le passé qui est décidément dépassé, sur son devenir et l’hésitation entre d’une part, le conformisme d’une tradition rassurante et partagée et d’autre part, le risque de la rupture et de la solitude.

Les êtres jouent leur propre vie et ne savent plus de quel côté du miroir ils se trouvent, fascinés par leur propre image et le désir de l’autre (la mère, l’amant), l’aliénation amoureuse et l’emprise œdipienne étant portés au paroxysme dans cette lourde atmosphère de clair-obscur. On passe de la fête à l’affrontement verbal et physique, du rire aux larmes, des susurrements d’amour et de tendresse aux hurlements de rage. Dans cette émotion qui surgit par vagues, les gestes sont exacerbés, on tombe, on s’empoigne, le corps est tantôt caressé (le torse nu du fils par la mère toujours impitoyable plus que Pietà russe) tantôt frappé (par la même Arkadina, vampirique femme mûre et encore fatale) ou soulevé comme celui de la légère Nina (Ophélie, fée prisonnière de l’amour, nymphe ?), objet du désir et flottant entre deux eaux.

Nina incarne parfaitement la mouette, symboliquement représenté par un oiseau en papier comme les feuilles déchirées, froissées et mordues par le jeune dramaturge qu’on sent sans cesse au bord de l’explosion et du suicide et l’on se surprend encore à sursauter lors des coups de feu. La jeunesse rayonnante et lyrique de la jeune fille éclate dans le costume clair sublunaire de la déclamation liminaire puis le short et les hauts talons en font une Lolita rêvant des planches de la capitale avant que la couleur du deuil de Macha – qui finit par épouser l’instituteur Medvedenko qu’elle n’aime pas – enveloppe cette ombre errante qui n’a plus de lieu, dans les années funèbres qu’il lui reste à vivre quand elle aura (presque) tout perdu : l’écrivain Trigorine, son enfant et son rêve de devenir une grande actrice. Les autres costumes sont gris, sombres, à l’exception de quelques touches de bleu. Tous portent le deuil de leurs rêves et jamais la pièce de Tchekhov n’a fait résonner un tel désenchantement pétri de violence et de folie vitale. Telle est l’énergie du désespoir de ceux qui aiment sans être aimés, dans la lignée des personnages raciniens : Medvedenko aime Macha qui aime Kostia qui aime Nina qui aime Trigorine qui aime Arkadina qui n’aime que sa propre personne, fascinée par son pouvoir de séduction, l’illusion de son éternelle jeunesse. Ou bien elle s’attache à des proches avec un amour dévorant et égoïste. Ces êtres se retrouvent à deux moments de leur vie dans un huis-clos amical et familial, l’ennui champêtre au bord d’une eau morbide et funeste, dans un univers étrangement proche et d’une étonnante modernité.

DU 21 au 27 avril 2017
Au Théâtre 71

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