Bienvenue dans « l’âge de l’uniformité, l’âge de la solitude, l’âge de Big Brother, l’âge de la double pensée »*. Bienvenue dans le monde de 1984 de George Orwell, retranscrit avec brio sur les planches du théâtre de Ménilmontant. Le protagoniste, Winston Smith, étouffe sous le régime autoritaire d’Océania qui réprime toute pensée non promue par le Parti. Il écrit un journal dans lequel il trouve une légère échappatoire à son oppressement. Il rencontre alors O’Brien, un membre haut placé du Parti qu’il soupçonne rapidement faire partie des opposants, et Julia, qu’il prend d’abord pour une espionne, avant qu’elle ne lui avoue son amour et qu’il n’entame avec elle une relation condamnée par le régime.

Alors que le spectateur entre dans la salle, quatre personnages en uniformes d’ouvriers, coiffés de chapka et portant des masques à gaz, sont assis en tailleur devant un écran où défilent des images d’archives de guerre, de défilé militaire, aux notes discordantes d’une bande-son qu’on rembobine. Le spectateur se trouve immédiatement plongé dans l’atmosphère de cet univers oppressant, inquiétant, aux échos soviétiques, alors même que l’ultra-optimisme de la propagande est omniprésent. Dans ce monde envahi par les écrans, l’intimité n’existe pas : sur scène, les écrans amovibles peuvent se déplacer partout, traquer partout les personnages, qui ne peuvent leur échapper.

Tout au long de la pièce, théâtre et vidéo se mêlent. La vidéo – quand elle ne diffuse pas des films de propagande ou, bien sûr, Big brother himself – agit comme un prolongement de la scène théâtrale et des comédiens. Ainsi, si l’on voit le personnage à l’heure du repas, seulement muni d’un plateau avec verre, bol et couverts, la vidéo projette la vision d’une cantine emplie d’ouvriers qui viennent manger leur pitance de façon mécanique et les yeux dans le vague. Ainsi, lorsque les personnages lèvent le poing lors des discours de membres du Parti ou des « deux minutes de la haine », la vidéo montre une foule levant le poing et scandant les slogans du régime. Ainsi la scène est amplifiée, les personnages multipliés, pour mieux souligner le caractère collectif de ce monde, où tous agissent de même. La vidéo peut au contraire être le reflet des pensées profondes, des rêves ou des souvenirs de l’homme pris ici dans son individualité.

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Cette individualité est rejetée par le pouvoir en place, comme tout ce qui est susceptible de sortir du cadre de sa définition de la société ou de créer quelque trouble que ce soit : désir, amour, amitié, religion, art, musique. Le but ultime de la doctrine est que les citoyens croient à tout ce que dit le Parti, même à ce que 2 + 2 = 5.

L’information est manipulée et la langue même est modifiée en ce sens. Ainsi est créée la novlangue, utilisant le langage le plus épuré, le plus simple, le plus parcimonieux possible pour que la pensée suive le même chemin chez chacun. Un mot peut vouloir dire à la fois une chose et son contraire. La novlangue ne manque pas d’ironie : en témoigne le nom des ministères, celui de l’amour étant celui où l’on torture les récalcitrants, celui de l’abondance étant celui de l’économie, celui de la vérité étant celui de l’information mensongère. Si au premier abord le spectateur peut sourire du ridicule de la novlangue, il comprend vite que le procédé de suppression de toute fantaisie, toute diversité, tout choix d’un mot confère ainsi à l’uniformité du discours et de la pensée de chacun. La folie dangereuse de cette conception de la langue est incarnée par l’un de ces théoriciens, sorte de savant fou que Julia et Winston rencontrent à la cantine, qui expose à celui-ci sa théorie avec un enthousiasme délirant et évoque la dernière exécution publique avec le même enthousiasme. L’interprétation du comédien rend ici bien compte du tempérament du personnage – gestes amples, voix qui hurle. Il laisse apparaître la folie et l’obstination des plus fervents adeptes du régime, à en glacer le spectateur.

Sont glaçantes également les « deux minutes de la haine », où le peuple se ligue, devant l’écran, contre un ennemi commun, qu’on lui apprend à haïr, comme on lui apprend à aimer son dirigeant : ainsi on leur inculque qui aimer et qui détester, et il s’agit moins d’aimer une personne réelle qu’une image, une métaphore, une incarnation qui canalise et neutralise les sentiments réels d’amour ou de haine.

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Tout est ainsi mis au service de la cause, tout est manipulé, le présent comme le passé. Winston Smith travaille au ministère de la Vérité, au commissariat des archives, où il réécrit constamment l’histoire, adaptant celle-ci à la gloire de Big brother ou au gré des alliances ou dés-alliances avec les autres nations, qui deviennent ainsi l’allié ou l’ennemi de toujours. La scène où il rédige une note d’archives, muni seulement d’un clavier sur lequel il tape de plus en plus frénétiquement, est significative de cet effacement et remplacement mécanique de tout élément perturbateur.

Tout ce qui existait avant le Parti n’existe plus : ce passé-là est totalement rejeté. Ainsi Winston se retrouve-t-il magasin d’antiquité moribond où le vendeur se désole que ces objets n’intéressent plus personne. C’est cependant ici que l’on peut encore trouver un semblant d’humanité ; c’est d’ailleurs le seul lieu récurrent de la pièce où le décor, constitué par une structure en fer et quelques accessoires, confère un peu d’intimité et de chaleur. Tous les autres lieux ne sont représentés que par le vide et les écrans, soulignant d’autant plus le vide affectif, intellectuel et culturel dans lequel vivent les citoyens. C’est dans une chambre au premier étage de ce magasin que les amants se retrouvent, une chambre d’un autre temps ; et cette structure en fer étant fixée à l’envers des écrans, ils sont littéralement de l’autre côté de l’écran, à l’abri des regards. Ici ils peuvent retrouver un peu d’humanité. Ici ils peuvent s’émouvoir de la beauté d’une femme, âgée, qui « a bien un mètre d’une hanche à l’autre », mais qui chante, travaille, est mère et grand-mère, semble simplement vivre… ; elle appartient à la classe ouvrière, qui, vue comme inférieure, non humaine, est exclue des plans du Parti, mais est pourtant la seule à avoir une existence réelle.

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George Orwell écrit 1984 en 1948, alors qu’il lutte contre la tuberculose qui l’emportera deux ans plus tard, alors que le monde, sorti du totalitarisme nazi, s’engouffre dans le totalitarisme soviétique. Orwell imagine le monde de demain, une société sous surveillance privée de liberté. La littérature d’anticipation, la dystopie, est l’une de celles qui sait le mieux évoquer le monde politique et ses rouages. En poussant à l’extrême les travers de nos sociétés, elle en souligne d’autant plus les effets dangereux. Même si 1984 se déroule cette année-là, il reste encore et toujours d’actualité.

L’ouvrage est adapté en Angleterre par Alan Lyddiard, qui imagine l’alliance de la vidéo et du théâtre, avant d’être monté, avec la participation de ce dernier, en une version française, par Sébastien Jeannerot. Le spectacle, qui en est aujourd’hui à sa septième saison, est créé au Festival d’Avignon en 2008, avant de partir en tournée pendant plusieurs années.

Les acteurs sont tous formidables et participent à ce que le spectateur se sente complètement immergé dans cet univers inquiétant. Sébastien Jeannerot en particulier joue avec une extrême intensité ; on comprendra par son discours à la fin de la pièce que ce n’est pas un hasard.

On sort du théâtre un peu hébété, mais parfaitement conscient de l’actualité de la pièce, où l’embrigadement aveugle fait écho à la radicalisation djihadiste, la société de surveillance à l’état d’urgence, la privation des libertés à la montée du populisme, la société de classe aux inégalités sociales de plus en plus marquées… L’adaptation d’une grande œuvre, la justesse et l’engagement des comédiens, l’intelligence de la mise en scène, tout contribue à faire de 1984, Big brother vous regarde, une pièce coup de poing, d’une force intense et d’une extrême pertinence dans le monde d’aujourd’hui.

 

*extrait du journal de Winston Smith.

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1984

au Théâtre de Ménilmontant

Du 27 septembre au 22 décembre 2016

Mardi, mercredi, jeudi à 21h

Durée : 1 h 35

Texte original : 1984 de George Orwell

Adaptation : Alan Lyddiard

Adaptation et mise en scène : Sébastien Jeannerot

Avec : Sébastien Jeannerot, Hélène Foin-Coffe, Bernard Senders, Loïc Fieffe, Gregory Baud, Émilien Audibert, Mathieu Lacoustille, François Mallebay

A propos de l'auteur

Pauline Monnier

Pauline est éditrice aux éditions Lextenso (spécialisées en droit). Amatrice de théâtre et de cirque tout autant que de littérature et d'expositions, elle se passionne également pour les voyages, ayant notamment traversé huit pays d'Asie huit mois durant.

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