Intérieur bourgeois. Rouge. Madame appelle sa bonne indistinctement Claire ou Solange. Même avant de se rendre compte que les miroirs sur scène sont bien plus qu’un élément de décor et qu’on assiste à une pièce pleine de transpositions, on imagine qu’il ne s’agit pas d’une maladresse. Madame veut signaler que la bonne est remplaçable et que le mépris est réciproque. «Je vous aime » dit Solange/Claire venant juste de cracher sur le soulier de Madame.
«Comme on aime sa maîtresse sans doute » répond-elle.
L’ambiguïté du mot « maîtresse » s’insinue et arrive à son paroxysme au moment où les mains de la bonne se serrent autour du cou de Madame, avec une douceur d’amants qui s’étranglent. Comme les prénoms des bonnes, «Aimer » et «Tuer » sont des mots échangeables.
Donc le réveil sonne.

Le réveil, la fin du rêve. Madame, la vraie, va arriver et les sœurs Claire et Solange qui s’amusaient à porter ses habits et bijoux et à imaginer son meurtre, doivent tout ranger et revenir à la cuisine que nous ne voyons pas pendant la représentation mais que nous pouvons facilement imaginer crade et froide, ne serait-ce que par opposition à la chambre luxurieuse de Madame. Deux mondes en collision. Car même si Jean Genet à affirmé que sa pièce ne devait être prise comme un plaidoyer pour la cause des domestiques, l’expression « révolte des bonnes » est bien présente dans le texte. Comme dans son illustre précédent Le Journal d’une femme de Chambre d’Octave Mirbeau, comme dans le cas des sœurs Papin, le fait divers qui a partiellement inspiré Les Bonnes, on ne peut pas ne pas prendre parti.
Et en tout cas Genet est mort.

photoBARBARA TAJAN

Mais si on peut l’accuser d’être mort, on n’oserait jamais accuser son texte de « simpliste car politique ». Moins encore après avoir vu le formidable duo d’Elsa Davoine et Solène Haddad, le sœurs Claire et Solange, qui avec une appropriation implacable du texte, évitent le piège vu dans d’autres versions trop orientées par l’opposition Claire : rationnelle /Solange : fragile. Tout en conservant les particularités de chaque personnage, les deux comédiennes misent aussi sur les parallèles et les correspondances entres les deux sœurs, se déchirent et donnent tout sur scène pour entraîner les spectateurs dans leur jeu de sympathies et répugnances, vers la projection qui est l’autre, vers soi-même, vers cette maîtresse insouciante incarnée par Anne Lemoel Claire qui finit pour ajouter un élément comique non pas dans le but d’alléger la tension dramatique mais de la soutenir, de prolonger le vertige.

Dès que le réveil a sonné nous savons qu’on fonce tous vers la tragédie, et au delà de ce point, pas de concessions ni de trêve, pas de répit dans la chute dans cette magnifique mise en scène signée Antoine Lucciardi au Passage vers les Étoiles.


Jusqu’au 26 mai 2016,
Au Passage vers les Etoiles.

A propos de l'auteur

Ricardo Abdahllah

Journaliste colombien. Il est, depuis 2007, le correspondant du quotidien EL ESPECTADOR. Il collabore également pour l'édition en espagnol du magazine Rolling Stone et pour la chaîne AL JAZEERA.

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