Élise ou La vraie vie nous parle d’une époque où les patrons disposaient à leur guise de leurs employés, tous jetables car l’emploi manquait, et il fallait plutôt être reconnaissant.
Une époque d’antan où les ouvriers français accusaient les immigrés de leur voler le travail et en même temps de ne pas vouloir travailler.
Une époque vraiment lointaine où un Arabe ne pouvait pas rentrer dans un café avec sa copine blanche sans attirer des regards de méfiance.
Un temps dépassé quand, invoquant la lutte contre le terrorisme, la police se plaisait à défoncer les portes des immeubles vétustes où habitaient les étrangers.
Une époque heureusement révolue et qui ne ressemble en rien à la nôtre.

Élise ou La vraie vie est comme un pavé jeté lors d’une manif’ : belle, engagée et percutante.

Ne sachant pas dans quel ordre mettre ces trois adjectifs, je coupe des bouts de papier, je les mets dans la poche et j’avance dans l’ordre voulu pour le hasard.

Percutante donc en premier car, dans un décor fait de simples cartons, baigné dans un montage minimaliste de sons mécaniques et de musiques évocatrices, les lumières blanches industrielles deviennent les chandelles de la chambre des amoureux et nous plongent tour à tour dans l’univers des usines déshumanisées et dans les espaces où échappent (enfin, essayent d’échapper) des ouvrier provinciaux de France et d’ailleurs, qui refusent de croire que le travail soit une objectif en soi, un rêve accompli.
Notre Élise est une parmi eux. Arrivée de Bordeaux, elle se voit en Parisienne dans le sens festif du terme avant de découvrir le monde des usines de la banlieue. Seule et monumentale sur scène, Eva Castro donne sa peau incarnant l’héroïne et évite avec maîtrise de tomber dans la caricature de la « rêveuse de province ». Elle nous fait sentir aussi bien l’ambiance gaie des rues parisiennes et, grâce à des chorographies tragi-comiques à la Charles Chaplin dans Temps Modernes, la folie de la chaîne de production. Le désir des amoureux et la peur des militantes en écoutant les pas des flics qui arrivent. Tout en restant dans la première personne de la narration, elle reprend les voix des autres personnages et devient aussi bien le patron, le collègue qui tombe malade et les policiers racistes.

Deuxièmement, je prends le bout de papier « engagé ». Et oui, car la mise en scène assume le côté militant du roman de Claire Etcherelli, qui dès sa parution en 1967 est devenu une référence dans la «LUTTErature ». Élise, est un personnage de fiction conçu comme une porte-parole des souffrances réelles des ouvriers et des immigrés de l’époque. Mais sans renier son parti pris, Eva Castro ne tombe pas dans l’idéalisation et ne se tait pas sur le racisme et le sexisme qui, calqués de l’ambiance d’exploitation du monde industriel, imprègnent aussi les rapports entre travailleurs. Si on ajoute cette phrase dite pendant la pièce “Le monde se souviendra de ceux qui écrivent des romans et pas de ceux qui collent des affiches” , on comprend qu’autour de l’histoire d’Elise et de son amant algérien, se tissent des vérités qu’au long de la pièce, Castro nous jettera dans la figure. (ici revient donc l’image du pavé, dans l’air, tir parabolique mais sans les données précises du lancement, pas possible de savoir où il frappe). Et il frappe.

Mais les pavés qui volent sont beaux, et la pièce est donc (troisièmement) belle car il y a beaucoup d’innocence et de tendresse dans l’amour d’Élise et Arezki, qui l’embrasse contre les murs de Paris et l’emmène dans sa chambre d’un hôtel de Château d’Eau (ou Château Rouge ou la Goutte d’Or), dans les idéaux des travailleurs et des militants et dans le sommeil de la caissière qui s’endort en lisant le roman dans un prologue qui serait une sorte d’Alice aux Pays des Précaires. Belle parce que la beauté, est plus visible quand elle émerge de ces mondes pourris dans lesquels nous vivons, je veux dire, dans lesquels les personnages vivent.

Car l’action a lieu vers la fin des années cinquante. Pas ici, pas maintenant.

Jusqu’au 6 mai 2015,
A la Manufacture des Abbesses.

A propos de l'auteur

Ricardo Abdahllah

Journaliste colombien. Il est, depuis 2007, le correspondant du quotidien EL ESPECTADOR. Il collabore également pour l'édition en espagnol du magazine Rolling Stone et pour la chaîne AL JAZEERA.

3 Réponses

  1. albert

    Une pièce formidable, j’ai eu l’occasion de le voir et le chroniqueur a raison, on en a besoin de cet engagement!!

    Répondre
    • Galerie du spectacle

      Bonjour, merci de votre réaction. Il est surtout intéressant d’avoir l’avis du public.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.