Avec Notre crâne comme accessoire, la compagnie Les Sans Cou propose une adaptation de l’œuvre du dramaturge serbe Lioubomir Simovitch, Le Théâtre ambulant Chopalovitch. La pièce d’origine raconte l’histoire d’une troupe de théâtre débarquée dans un petit patelin de Serbie sous l’occupation du IIIème Reich. Les Sans Cou ont choisi d’essentialiser le récit en le sortant de son contexte. Lieu et époque ne sont plus désignés. Cela se passe ici et maintenant, ou cela pourrait tout aussi bien être ailleurs, c’est-à-dire nulle part. Énoncé d’entrée de jeu, ce nulle part nous renvoie bien sûr à l’Ubu Roi de Jarry, qui dit se passer « en Pologne, c’est à dire nulle part ». Nulle part, c’est aussi le « lieu de nulle part » du plateau Élisabéthain, pouvant représenter tant un palais qu’une campagne, tant l’Angleterre qu’une contrée lointaine. Nulle part, c’est-à-dire partout. Le théâtre a le pouvoir de nous faire voyager en un instant.
Par cette double référence, par les toges blanches que portent les comédiens qui nous font face d’un bloc dans les premiers instants, et par leur appel décalé à éteindre nos téléphones portables, l’on comprend déjà que le spectacle va puiser à différentes sources – époques, cultures, registres. Sans jugement de valeur mais pour mieux s’enrichir.
Les médiums vont se croiser, à commencer par la musique quasi-omniprésente, jouée live par un musicien extrêmement polyvalent placé en bord de plateau. Elle dote les actions d’un aspect presque cinématographique, à plonger chaque scène dans son ambiance spécifique, d’un tiraillement tendu au cotonneux du rêve. En projections vidéo s’affichent extraits de films, ou plus pragmatiquement indications d’heures et de lieux – qui, comme dans les films de Jacques Rivette dans lesquels ces cartons sont récurrents, donnent l’illusion d’un ancrage sans pour autant faire référence à quoi que ce soit de précis, puisque nous ne savons réellement quand ni où nous sommes. Certains moments esquisseront une chorégraphie quand d’autres se voudront épiques, ou feront appel à une comédie beaucoup plus contemporaine. Ainsi le tragique de grandes tirades classiques côtoiera à l’occasion une adaptation des Trois Petits Cochons, prétexte à s’affubler de comiques costumes porcins.
Et à l’image du « lieu de nulle part », quelques accessoires suffiront, aidés de la musique, pour nous situer les scènes. C’est que le titre Notre crâne comme accessoire renvoie à un théâtre qui ne part de rien, ou du presque rien, ce que l’on a sous la main, la pacotille, la trouvaille. Et à un théâtre où l’acteur est au centre, et ne compte que sur l’humain pour tenir la baraque. Quatre chaises, une poignée de costumes, une bassine ou un trombone et en fond de scène, un échafaudage pour figurer succinctement des habitations, lointain rappel des mansions ambulantes du théâtre médiéval.

Que la compagnie Chopalovitch soit itinérante n’est pas anodin : les comédiens débarquent bien de nulle part, d’un ailleurs que l’on ne situe pas, presque des intrus dans cette petite ville pauvre et assiégée où s’étale la mort. En tout cas, ils ne sont pas à leur place.
S’ils croient au départ apporter quelque chose à la population, s’attendent à un accueil chaleureux ou au minimum curieux, ils déchanteront bien vite : on ne veut pas d’eux ici. Les premières rencontres feront office de douches froides, tant de la part des autorités qui voient d’un mauvais œil ce rassemblement d’intellectuels, que de la part des habitants eux-même. Eux, lessivés par la peur et l’oppression, craignent de s’attirer des ennuis et ne comprennent en rien ces artistes qui perdent leur temps dans des frivolités artistiques et le parfum des fleurs quand la guerre et la mort enserrent de tous côtés. Leur séjour ne se passera pas comme ils l’avaient espéré, et cette confrontation à la cruauté de la réalité fera vaciller leurs acquis.

La présence d’une troupe de théâtre au milieu d’une guerre pose d’abord cette première question, cruciale : à quoi doit ressembler un théâtre qui fait face à la mort ? Quelle forme doit-il prendre ?
Doit-il devenir divertissement étourdissant, railler la réalité, avec pour seul objectif de faire oublier aux hommes leurs soucis ? On pensera ici à l’excellent film Cabaret de Bob Fosse, dévoilant les shows d’un cabaret berlinois en pleine Allemagne nazie. Immanquablement ce sont les fortunés, les haut-placés et en première ligne la Gestapo qui y occupent les places de spectateurs privilégiés, choyés par des artistes certainement poussés à multiplier les numéros frivoles aux relents fascistes s’ils veulent continuer à vivre dans le cocon protégé de leur club. Pendant ce temps, les cadavres s’amoncellent dans les rues. Quand champagne et opulence côtoient la misère et l’horreur la plus totale… Plus récemment, ce même thème a été repris dans Le Cabaret Blanche de la Team Rocket Compagnie, spectacle joué lors du Festival Off d’Avignon en 2015. Cette contrainte d’allégeance au régime en place y était plus longuement traitée. Notre crâne comme accessoire évoque ce divertissement à la botte de l’oppresseur. C’est Miloun, chefaillon risible de suffisance et de bêtise, qui demande à jouer dans la pièce des Chopalovitch. Son désir de s’intégrer au groupe est proprement pitoyable ; il proposera un rôle de lion-dictateur des plus ridicules que la troupe tentera de refuser : non, décidément, le théâtre ne peut se corrompre de la sorte.
Quelle forme alors ? Doit-on, à l’inverse, pratiquer un théâtre de la résistance, doit-on faire du politique et fédérer les foules ? Ce pendant-là du théâtre serait incarné par Victor, personnage en apparence schizophrénique qui semble confondre fiction et réalité. Ainsi il s’adressera directement aux spectateurs, conscient de ne vivre que face à un public – ce qui fait de lui le personnage le plus lucide de la pièce, et amènera quelques scènes de méta-théâtre des plus savoureuses. Victor déclame de grandioses tirades classiques en toutes circonstances, s’adressant à des interlocuteurs qui ne comprennent pas la nature de ses paroles. Il est celui qui porte la force la plus vive en lui, la plus grande exaltation dans ses sorties épiques. Malgré l’incompréhension qu’il suscite il est le grand résistant aux armes de pacotille – épée de bois face aux canons de la guerre. Il est certainement celui qui voudrait exhorter les foules, mais encore faudrait-il qu’il y ait foule pour le suivre. Étrange aux yeux de tous, il restera en marge sans trouver son public. Un théâtre sans public n’étant rien, cette piste-là tombe à l’eau à son tour.

Alors, pourquoi continuer à faire du théâtre quand on ne sait même plus quelle forme lui donner ? Est-il suffisamment légitime pour survivre ?
Deux réponses sont esquissées. La première, prononcée par Chopalovitch : si on m’interdit de jouer, je m’éteins. Parce qu’on ne sait faire que ça, parce qu’on est fait pour ça comme le boulanger est là pour faire le pain. Cette réplique est très belle en un sens car elle évoque la nécessité absolue de l’art à la vie humaine. Mais derrière cette phrase de poète convaincu se profile une vision fortement pessimiste de l’homme. L’homme est boulanger, il est soldat ou poète, c’est sa spécialisation. Et il ne saura changer. Les personnages incarnent leur héritage culturel et ne pourrons s’en détacher. Une scène, unique et folle, presque fantastique au milieu cette désolation humaine, tente de prendre à rebours la fatalité. La rencontre d’une comédienne et du bourreau, Le Broyeur. Mais comment prendre à rebours sa propre existence : le serpent ne rentre pas dans l’œuf. C’est que le spectacle est d’essence tragique, et ne cède rien aux bons sentiments.
Cette vision de l’homme se situe à l’opposé des fantasmes du libéralisme forcené, et de son incarnation la plus massive : le Rêve Américain. Florian Keller résume le Rêve Américain en deux parties distinctes : « d’abord, il reflète la « recherche du bonheur » annoncée dans la Déclaration d’Indépendance »¹ – encore faudrait-il définir en quoi consiste ce bonheur, et rappeler qu’il ne peut s’acheter. « Ensuite, la réussite de cette recherche du « bonheur » s’appuie sur une stratégie d’invention de soi. La possibilité de refaçonner indéfiniment notre identité est l’élément additionnel qui forme le second axe du Rêve »². Pouvoir se redéfinir tout au long de sa vie permettrait d’éviter les échecs, ou du moins de retenter sa chance autant de fois qu’on puisse le souhaiter. Notre crâne nous dit que malgré ce que l’on veut nous faire croire, n’en déplaise à Lady Gaga et consorts, l’homme n’est pas en mesure de s’inventer à volonté, et ce que l’on devient du fait de notre environnement, on le reste.
L’autre antagonisme au spectacle, c’est l’enseignement spirituel du grand penseur Jiddu Krishnamurti. Krishnamurti n’avait de cesse de rappeler à ceux qui voulaient bien l’entendre que nous ne pouvons être réduits à notre Nation, notre religion, ou à de quelconques autres paramètres individuels. « L’individu est une entité locale, qui vit dans tel pays, qui appartient à telle culture, à telle société, à telle religion. L’être humain n’est pas une entité locale. Il est partout »³. Dans l’absolu, ces paroles sont certainement très vraies, et très belles. Il n’empêche, quand l’urgence prend au cou on ne pense pas forcément à être autre chose que ce que l’on est, à voir au-delà de ses origines sociales. La vie n’est pas idéale. Le théâtre est un art de communication qui ne peut offrir que ce qu’il a. Et Notre crâne nous dit que ce qu’il a n’est peut-être pas pour tout le monde. Certaines personnes sont faites pour ça, comme moulées pour lui ; d’autres ne le seront jamais.

Cette première réponse nous amène au sujet central de la pièce. Plus que la nécessité ou non de l’art dans toute existence humaine, Notre crâne traite de l’impossibilité de communication entre les hommes. Entre les intellectuels aisés et les manuels défavorisés bien sûr, c’est ici clairement désigné. Mais aussi entre deux opinions politiques, croyances religieuses, et finalement entre deux hommes quels qu’ils soient. Le fossé qui nous sépare est si grand qu’échanger avec l’autre est un défi titanesque, voilà ce que nous dit Notre crâne, au fond.
Cette vision est terriblement noire, et désespérante. Mais malgré la lourdeur du fond, la compagnie Les Sans Cou a su imprégner la pièce d’une profonde bienveillance. Le texte d’origine, chez Lioubomir Simovitch, contient des dialogues haineux entre les comédiens et les habitants. Haineux jusqu’à l’insulte. Ici, si la pauvre Gina – épuisée par des tâches ingrates à répétition – rembarre la troupe tout aussi méchamment, cette méchanceté ne peut se départir d’un aspect comique. Et jamais les acteurs n’insulteront les habitants. Bien au contraire, ils se trouveront gênés de leur propre présence d’intrus indésirables. Cette indulgence nous fait aimer et comprendre chacun des personnages. De subtiles indications campent leur milieu social, leurs opinions, et si eux ne se comprennent pas, nous comprenons bien chacun d’entre eux et les raisons qui motivent leurs actes. Tous bénéficient d’une scène qui les expose sous un nouveau jour, éclaire une facette inconnue de leur personnalité et en fait la richesse, malgré les stéréotypes sociaux qu’ils représentent.

Ensuite, vient la seconde réponse au pourquoi du théâtre : parce que nous avons follement, éperdument besoin de fictions. Plus la réalité se durcit, plus elle devient austère et insupportable et plus nous prend la nécessité de migrer vers les contrées de notre imaginaire. Il n’y a qu’à voir avec quelle frénésie sont consommées – et produites – les séries aujourd’hui. L’engouement brasse des sommes d’argent colossales. Et l’attente du public est non moins grande. Combien de personnes rentrent épuisées de leur journée de travail qui, pour s’extraire du monde, se débrancher, visionnent plusieurs épisodes chaque soir. Nous en connaissons beaucoup, et le faisons tous nous-même, dans des mesures variables. Parfois jusqu’au binge watching, certains weekends d’ennui. Et cela peut être des séries, mais également des films, des livres, des concerts, ou du théâtre. Pour consommer un divertissement tout d’abord. Mais surtout pour nous emplir d’images et de sons, nous emplir de quelque chose de plus grand que nous, et décoller un instant. La fiction est nécessaire.
Cela se retrouve très concrètement dans le personnage de Victor, qui pour se protéger d’un traumatisme passé et continuer à vivre malgré tout, a dû voiler ses yeux d’un pan d’onirisme. Il a migré dans un monde aux personnages éblouissants et aux actes splendides pour magnifier la souffrance que la vie lui procure.
Mais ce besoin de fiction se retrouve chez chacun, exprimé d’une manière ou d’une autre. Chez les plus démunis, ceux qui ne parviennent pas à saisir une culture qu’ils jugent élitiste, cela se retrouve dans les rêves de la nuit. Dans le rêve de Babich, qui véhicule des images stéréotypées à l’extrême, produits d’une pauvreté d’imagination, mais qui exprime tout de même le besoin de beauté et de tendresse présent en chaque homme. Sa poésie à lui. Dans le rêve de Marina aussi, qui verra s’épanouir des fleurs. Et plus étrangement dans une scène onirique qui n’est pourtant pas rêvée, la rencontre entre Sophie et Le Broyeur. Sophie réveille en lui des désirs de beauté.
Et Babich est lui-même un grand consommateur de films, bien que ceux-ci ne soient que de grands classiques mainstream : Le monde de Nemo, Rocky, Qui veut la peau de Roger Rabbit ou encore Titanic. On sent que ces références structurent sa vision de l’existence.

Ces réponses ne sont jamais clairement établies, n’ont rien de certitudes. Ce sont des ânonnements, des tâtonnements. Le théâtre, c’est peut-être pour ça. Et la question nous rebondit dessus, à nous qui allons en voir. L’on pourrait nous la poser aussi. Et nous ne saurions pas vraiment en répondre davantage. Mais quand la pièce termine, et que les comédiens reviennent tous d’un bloc face à nous, il en reste tout de même une, de certitude : nous y reviendrons. Au théâtre. Nous continuerons à faire et à voir, nous déroberons à ressentir et à réfléchir encore, car même si c’est risible face à l’urgence du monde et à son sale état, nous aurons toujours faim de plus que de pain. Personne n’est à l’abri, mais chacun a besoin de rêver.

¹ Florian Keller, Comique extrémiste, Andy Kaufman et le Rêve Américain, p.78, Capricci, 2012

² Ibid

³ Jiddu Krishnamurti, Se libérer du connu, p.19

©Cie Les Sans Cou

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Présenté au Théâtre des Bouffes du Nord du 8 au 26 mars 2016

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