Début février, la compagnie Gérard Gérard présentait à Confluences sa nouvelle création : SurMâle(s. La Galerie du Spectacle s’est entretenue avec les comédiens Alexandre Moisescot et Julien Bleitrach pour faire la lumière sur cette forme à l’onirisme kitsch, sensible et violente, douce et grinçante.
Le contenu de l’entretien s’avérant prolifique, nous avons choisi de le structurer en trois parties. Aujourd’hui, introduction au sujet : intéressons-nous à la compagnie Gérard Gérard.

[ ceux qui n’auraient pas assisté au spectacle pourront se rattraper en consultant l’article qui en a été écrit ]

Pour commencer, pouvez-vous nous présenter la compagnie ? Votre rencontre, les formations dont vous êtes issus…

J : On s’est rencontrés à l’école du Théâtre National de Chaillot. Pas mal de membres de la compagnie ont fait cette école-là, d’autres ont croisé le chemin des élèves de l’école quand on y était. C’était dans les années 2000, et on a créé la compagnie en 2006, on va fêter nos dix ans bientôt. Comme la rencontre s’est faite comme ça on a des personnes qui viennent du théâtre et qui rêvaient de faire du théâtre, des personnes qui rêvaient de faire du cinéma, d’autres qui rêvaient de faire de la musique et du travail en son, ça fait une sorte de melting-pot de tout ça. Et après on a fait notre chemin et on a creusé notre sillon plutôt vers le théâtre.

Quel est le fonctionnement interne de la compagnie ? Vous êtes très nombreux, comment est-ce que vous parvenez à vous organiser, à trouver un équilibre, comment se construisent les différents projets ?

A : C’est une expérience humaine, donc ça veut dire que c’est le bordel [rire]. On avait trois objectifs en créant la compagnie, c’était : un faire du théâtre populaire mais exigeant, deux faire de cette compagnie quelque chose de collectif où chacun puisse développer son univers – et mettre en avant les compétences de tout le monde, c’est-à-dire qu’il y en a qui voulaient faire de la mise en scène, d’autres qui voulaient faire de la vidéo, d’autres qui voulaient vraiment jouer, d’autres qui voulaient faire de la danse, d’autres de l’image… Et troisièmement on voulait aussi innover et ne pas rester dans le seul théâtre. Pourquoi pas essayer de la radio, essayer des happenings, des spectacles de danse en rue, pourquoi pas répondre à des commandes, faire des cabarets, du théâtre d’auteur ou du théâtre de texte, ou de la création pure, etc. Donc forcément c’est le bordel.
Il y a un truc qui est fondamental c’est qu’on est une douzaine et du coup la compagnie n’a pas de sens si on ne fait que des petits projets. Par exemple Julien fait Un Obus dans le Coeur, on fait Pyrame et Thysbé, à quatre ils font Le 6ème Continent – seulement ça, ça n’a pas de sens. Donc il y a toujours les grands projets qui sont structurants, et autour on se permet de décliner des petites formes, qui soit viennent parfois des grands projets – comme Pyrame et Thysbé est venu de Roméo et Juliette – soit viennent juste de nous. Un autre truc qui est structurant c’est le théâtre, c’est-à-dire le lieu qu’on a à Rivesaltes, qui a plusieurs salles, où on invite aussi des artistes en résidence, où on fait des ateliers donc on a tout un paquet de gens qui suivent l’association, etc. C’est vraiment quelque chose de structurant parce qu’on peut s’y retrouver, y répéter, inviter des artistes, on peut stocker notre matériel, stocker nos costumes, avoir nos bureaux, travailler ensemble, et avoir une certaine implantation territoriale – donc du côté de Perpignan.
Après, cette question « comment vous fonctionnez en interne » on se la pose tous les ans. Tous les ans c’est un problème, tous les ans on se dit « mais est-ce qu’on y arrive » etc. Le principal obstacle qu’on rencontre c’est souvent les institutions. Comme il n’y a pas un directeur artistique clairement nommé etc., c’est compliqué pour les institutions de nous faire confiance parce qu’un coup c’est Julien qui va se mettre en scène tout seul, c’est sûr qu’il n’a pas le même univers que Muriel, qui n’a pas le même univers que moi, qui n’ai pas le même univers que Mika, qui n’a pas le même univers que Claire, et pourtant tous ces gens-là ont dirigé un projet, quasiment tout le monde a dirigé un projet. Il y a des compagnies, par exemple je pense aux Chiens de Navarre, qui ont un fonctionnement extrêmement collectif dans la création, mais par allégeance au système en place à un moment donné Jean-Christophe Meurisse a dit « bon, moi je prends la mise en scène, on va dire ça, et on va dire que je ne joue pas dans le spectacle ». Sauf qu’en fait en interne c’est pas du tout lui qui fait la mise en scène, ça part des comédiens, de leurs improvisations, de ce qu’il se passe sur le plateau, et ils écrivent vraiment tous ensemble comme nous en fait, ils ramènent leur matière chacun etc. Mais pour les attentes de la société dans laquelle on vit ils ont besoin d’avoir une figure de metteur en scène et c’est lui qui la prend. Nous pour le moment on n’a pas franchi ce stade-là. Mais c’est quand même quelque chose qu’on remet souvent sur le tapis. Parce qu’évidemment ce qu’on nous reproche c’est « c’est quoi la cohérence, c’est quoi la ligne », avec la critique sous-jacente de « est-ce que vous n’êtes pas qu’une boite de prod ? » et évidemment qu’on ne l’est pas parce qu’on est une troupe de comédiens, c’est toujours les mêmes comédiens, toujours les mêmes artistes.

Cet éclectisme se rallie tout de même autour d’une vision commune. Est-ce que vous pourriez essayer de nous définir la conception du théâtre des Gérard Gérard, ou la vôtre plus personnellement ?

J : Les premières choses qui me viennent sont : un théâtre qui soit veut dire des choses, soit faire ressentir des choses mais qui ne se prend pas au sérieux. Et des créations théâtrales où le comédien a une place importante. C’est-à-dire qu’il a une place qui lui donne la liberté de s’amuser et de jouer.

A : Je pense qu’on a toujours un rapport un peu « coquin », un rapport ludique avec un le spectateur, et deux les conventions théâtrales. Le théâtre est un art millénaire qui fonctionne sur des codes à peu près établis qui sont souvent remis en question, notamment le quatrième mur, la place du public etc. Mais il y a plein d’autres choses, il y a les apartés, un comédien qui a deux rôles… Nous on a une certaine distance, un certain humour vis-à-vis de ça, c’est présent partout. La place du spectateur peut varier selon les spectacles mais en tout cas on ne joue jamais dans une boîte, comme au cinéma, les yeux dans les yeux de comédien à comédien. Le public a toujours une place pour nous, qu’il participe ou qu’il ne participe pas, mais il est toujours impliqué. Qu’il soit pris à témoin ou bien qu’il soit considéré comme le citoyen qui élit l’assemblée qui prend la parole – dans Tempête. Il y a eu une exception c’était Les Fantoches mais sinon à chaque fois il y a ça. Donc en résumé le rapport au public et le rapport aux conventions théâtrales.
Après, il y a toujours une forme d’humour dans ce qu’on fait. Même quand on monte une tragédie. Et peut-être que parfois cet humour réside seulement dans la forme, mais il y a toujours… enfin, on s’appelle Gérard Gérard quand même.

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