Prenez sept jeunes acteurs surdoués (on préfère le souligner dès le début: ils sont jeunes et ils sont surdoués), confiez-les aux bons soins de Philippe Baronnet (qui avait déjà présenté à La Tempête cet extraordinaire match verbal de ping-pong/échecs que fut Bobby Fischer vit à Pasadena). Puis, laissez-les rentrer dans la salle avant le public. Garanti : quand les premiers spectateurs arriveront, ils auront déjà mis l’ambiance. C’est la fête dans la résidence de jeunes étudiants de l’École de médecine et il y a de quoi fêter: Marie passera son examen, Désirée a toujours des nouvelles amours, Irène reste sage mais le jeune poète Petrell, alias ‘Minou’, s’occupera de la question. Même si lui il est l’amoureux de Marie qui ne veut pas céder aux avances de Désirée (qui voit en elle sa sœur-amante), ni de Fréder, cette sorte de Méphistophélès cohérent jusqu’aux os avec son cynisme et donc charmant, qui a séduit la naïve Lucy. Compliqué à démêler ? Peu importe, ils sont jeunes (déjà dit), beaux et pleins d’énergie (on parle ici des personnages et des comédiens), c’est le moment de la joyeuse déconnade.

Quand on parle de La Maladie de la Jeunesse, et en général de l’œuvre de Ferdinand Bruckner, on a une certaine tendance à s’apitoyer sur cette génération égarée entre le souvenir des carnages de la Grande Guerre et les ombres qui planaient sur les espoirs de la république de Weimar. Un des plus grands mérites de la mise en scène de Baronnet est justement refuser ce regard condescendant et faire la place presque à l’admiration bienveillante. Grâce à la fraîcheur de la troupe (est-ce qu’on vous à déjà dit qu’ils sont jeunes ?), à tous les risques de l’interaction avec le public, à l’humour comme arme (qui s’utilise surtout contre soi-même) et à des procédures dramatiques osées (répétition de scènes et même du rebobinage en temps réel, sérieux !), Baronnet s’éloigne du ton moraliste du type « ah ces jeunes, ils vont finir mal, les pauvres » et évite le piège d’inscrire le désarroi de la jeunesse exclusivement dans le contexte historique et géographique de l’Europe d’entre-guerres. Oui, ces circonstances particulières ont pu peut être exacerber ce désir de vivre comme si le lendemain n’existait pas (d’ailleurs à mon avis il n’existe pas), mais nos circonstances actuelles, et celles d’il y a une génération et celles d’il y a deux, ont enfanté toujours des jeunesses désœuvrées, et platoniques. La contemporanéité du montage de Baronnet, qui pourrait sembler glaçante mais que je trouve séduisante, nous suggère qu’à côté de tout cadre, de tout contexte, le grand fantôme qui hante les personnages, qui les pousse à vivre et à ne pas renoncer tant qu’il leur reste des forces, c’est surtout le passage à l’âge adulte. Cette limite au delà de laquelle on change les shots d’alcool et la philosophie pour une tranquille conversation à table sur le poulet bio. La nourriture est bonne, mais le langage ne sert plus qu’à raconter des banalités.
Et oui, c’est un clin d’œil à la scène finale, d’une intimité troublante, magistralement conçue par Baronnet et joué à merveille par les survivants, ces traîtres.
Mais eux aussi il est impossible de ne pas les comprendre parce qu’il sont complexes. Il est impossible de ne pas les aimer parce qu’ils sont jeunes (mais peut-être on l’a déjà dit, ILS SONT JEUNES). Il est impossible de ne pas souffrir avec eux bien plus que d’habitude au théâtre parce qu’on sait que la légèreté se perd déjà, parce qu’ils ont déjà compris, et ils vont nous faire comprendre qu’il n’y a dans la débauche d’autre laideur que son terme, soit la chute ou l’embourgeoisement. Deux morts au choix.

Du 15 janvier au 24 février,
Au Théâtre de la Tempête.

A propos de l'auteur

Ricardo Abdahllah

Journaliste colombien. Il est, depuis 2007, le correspondant du quotidien EL ESPECTADOR. Il collabore également pour l'édition en espagnol du magazine Rolling Stone et pour la chaîne AL JAZEERA.

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