Tchekhov l’a dit dans une lettre à Gruzinsky : “On ne met pas un rifle sur scène s’il n’est pas utilisé. Il ne faut pas faire de promesses qu’on ne peut pas tenir ». Comme la règle a été élevée presque au rang de principe au théâtre et que sur l’affiche de Revenez Demain il y a un double pistolet, on sait qu’il y aura des tirs. Mais quand, dès sa première réplique, Lucy (Marianne Basler ) évoque son cher pistolet avec la même passion qu’elle parle de chocolat, on veut non seulement se gaver de chocolat, mais aussi, tant qu’on y est, buter quelqu’un.

Sur le même ton léger pointé de quelques goûtes d’humour noir, nous assistons à la mise en situation : suite à un divorce, une mère de famille cherche un emploi de secrétaire. Nous serons témoins des entretiens d’embauche qui se prolongent et se répètent car le patron-DRH-chef de projet-manager (Gilles Cohen) ne semble pas à l’aise avec sa candidate. « Revenez demain, je suis fatigué », dit il.
Et le lendemain. « Revenez demain, je dois réfléchir. »
Et ainsi de suite…
Assez rapidement il a des doutes sur ses diplômes et son expérience de travail. A-t-elle vraiment bossé en Allemagne? Elle parle la langue très naturellement mais s’embrouille avec les références géographiques. Est-il vrai qu’elle parle aussi anglais ? En tout cas il ne peut pas le savoir, parce qu’il le parle mal lui-même. Et, pour être honnêtes, nous doutons aussi qu’il sache quoi que ce soit sur l’Allemagne ou sur le produit que sa « team » veut commercialiser.

Au fil des rencontres, nous assistons à une transformation des personnages. Si au début, en bonne candidate, Lucy est soumise, tremble et essaie de ne pas trop déranger cet homme qui se veut dominant et séducteur, les rôles finissent par s’inverser : nous verrons apparaître ses fissures, ses vides, sa propre histoire que reflète celle de « sa candidate ». Si bien qu’il est impossible de ne pas se demander si, plutôt que les personnages eux-mêmes, les protagonistes qui se font face ne seraient pas plutôt les projections l’un de l’autre.

Nous découvrons donc, dans le sens figuré et littéral, l’envers de la vie, le passé de Lucy ou peut-être son avenir si l’histoire avec le manager trouvait une issue. Le fait que l’ancien mari de Lucy soit aussi joué par Cohen, qui mise avec succès sur l’ambiguïté pour nous faire comprendre qu’il s’agit de deux personnages différents mais que se superposent, ébranlent encore une fois nos certitudes.

Revenez demain est une réinvention constante : de l’intrigue, des personnages, de la scène, du langage, des codes, y compris ceux de la pièce elle-même, mais ce ne sont pas ces vertiges qui font que nous nous accrochons au fauteuil du théâtre mais le fait que celui-ci nous semble si préférable à celui du chef, à celui de la candidate à ceux des maisons vides ou peuplés où nous vivons notre solitude.
À tous ceux que nous occupons dans la vie.
Nous sommes des spectateurs. Comme Lucy et le Manager voudraient peut-être le rester. L’opposition de notre confort passif à la douleur de l’action crée une complicité avec les personnages qui marche très bien dès le début : les clichés comiques des scènes initiales de bureau évoluent en œuvre sur la solitude, sur l’impossibilité de communiquer et sur l’inutilité du dialogue comme palliatif à la solitude.

Une tragédie inévitable, suggérée dans chaque détail, vers laquelle nous fonçons tout droit avec les personnages.
Parce qu’il ne faut pas l’oublier, même si on rit avec Revenez demain, Lucy a un pistolet.

Du 27 janvier au 21 février,
Au Théâtre du Rond Point.

A propos de l'auteur

Ricardo Abdahllah

Journaliste colombien. Il est, depuis 2007, le correspondant du quotidien EL ESPECTADOR. Il collabore également pour l'édition en espagnol du magazine Rolling Stone et pour la chaîne AL JAZEERA.

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publié.