Dans le cadre du cycle Théâtre et Économie lancé par le théâtre de la Commune D’Aubervilliers, trois personnages sur scène nous dévoilent à tour de rôle les coulisses du monde de consulting. D’un côté, la crise de la quarantaine du personnage principal, Jean Personne, qui commence à avoir des doutes sur le fonctionnement de notre système mondial. De l’autre côté, l’énergie du nouveau arrivage d’experts de consulting, ceux qui sont assoiffés de réussite ; qui veulent écraser les plus faibles pour pouvoir conquérir le marché ; qui veulent tout rationaliser, y compris les relations humaines.

Les acteurs jouent sur un dispositif blanc modulaire qui se fait et se défait pendant la représentation nous suggérant tantôt une salle de conférence et de travail, tantôt une plaque de banquise, tantôt un débâcle où nos personnages pourraient se noyer d’un moment à l’autre. Nous avons l’impression que les personnages de Falk Richter son figés à jamais dans cet iceberg-radeau. Par à-coup, la banquise se retire, les plaques de glace se détachent pour laisser place au débâcle où les moins performants disparaissent peu à peu dans le noir glacial. La course vers l’efficacité ayant englouti toutes leurs forces, ils ne peuvent plus avancer.

Le jeu d’acteur frontal sur plusieurs hauteurs du décor accentue les différents niveaux de la réalité et les différents états d’âme des personnages. Sous la glace, permet le passage permanent de la réalité à un monde imaginaire, inexistant. L’ensemble de la pièce peut être le cauchemars du personnage principal, Jean Personne, à la fois bourreau et victime du système économique libéral. Car, malgré notre désir de toujours marcher et avancer, nous finissons tous par être un jour la victime. Quand nos énergies nous abandonnent, quand notre corps est flasque, nous seront tous visés par la devise des futurs barreaux: « Target looser ».

L’entrée de Jean Personne enfant sur scène par une trappe-réfrigérateur, c’est un moment très poétique et humain dans cet univers où il n’y a plus de place pour les hommes. Sur scène, se trouve l’enfant innocent et fébrile que nous avons tous tué en nous, que nous avons emprisonné dans un corps vide, que nous avons figé dans la glace de la compétitivité, de l’efficacité et de la performance. Cependant, l’enfant en nous étant indulgent, il ne nous accuse. Il continue à marcher, à gravir les échelons, à avancer pour ne pas partir définitivement. Il accepte à vivre encore une fois une vie déjà vécue au moins mille fois. Ce faisant, il nous frissonne et questionne sur notre dessèchement intérieur.

L’auteur-metteur en scène Falk Richter, grâce à cette écriture du plateau, veut comprendre quelle sorte de gens sommes-nous ? Quelle façon de penser nous anime ? Sommes-nous structurés selon un système d’efficacité ? Sortant de la salle, nous nous demandons tous : Suis-je obsedé par cette croyance selon laquelle le travail et la performance sont le bien le plus précieux ? Suis-je heureux de cette course ? Ou, suis-je essouflé ?


Au théâtre La Commune.

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