Lundi 25 janvier à Mains d’œuvres s’est tenue la toute première soirée, inaugurale, du label Jeunes textes en liberté. Point n’est question ici de chansons à texte : nous ne parlons pas label de musique mais d’écriture, et même d’écritures, au pluriel. Car la volonté d’Anthony Thibault et Penda Diouf, initiateurs du projet, est de faire entendre le travail de jeunes auteurs contemporains, issus de toutes diversités et tous recoins du monde, traitant de sujets à la fois intimes et universels. Car c’est bien de transmission qu’il s’agit, d’échanges et de rencontres : d’un enrichissement collectif.
Ce projet prometteur prendra la forme d’un cycle de lectures, de janvier à juin 2016. Six mois pour concrétiser en espace et en voix les travaux des huit lauréats retenus par un jury de lecture, à raison de deux représentations par auteur. Suivant le désir initial du label, c’est tout naturellement que le thème choisi fut celui de la frontière, « réelle ou fantasmée » ; Aurélien Houver est le premier à esquisser une réponse à cette question ouverte, avec le beau Genius Loci.

I’m transforming
I’m vibrating
Look at me now
Nick Cave, Jubilee Street

Ils seront quatre sur scène pour nous raconter feuilles à la main l’histoire d’une Sarajevo sous les bombes : deux hommes, deux femmes. Ou autrement dit et comme ils le pointeront eux-même, trois « blacks » et un « asiat’ ». Mais faut-il vraiment se fier aux corps ? Car nous ne savons pas avec certitude à qui nous faisons face, quand la première parole donnée on commence à saisir le fragment d’une piste, d’une identité, qui ne se parachèverait qu’à la dernière phrase close. Ils sont deux, semble-t-il : une bosniaque restée seule avec son bébé à la fuite du mari et un jeune soldat épanoui, presque réjoui de mener cette mission de bombardement systématique. Les deux femmes d’un côté, les deux hommes de l’autre, se fondent dans un même personnage à deux voix. Mais pas seulement. Ils endossent parfois d’autres rôles, qui viennent enrichir le récit par leur angle nouveau.
Le ton est juste, vivant : les mots suffisamment bien maniés pour nous faire parfois rire ou vaciller dans ce télescopage vertigineux d’un futile confronté à l’implacable de la mort. Si les comédiens gardent feuilles à la main, il ne s’agit pas que d’une lecture : à mi-chemin entre la seule oralité et la pièce de théâtre, l’intention de jeu est là, structurée par une mise en espace précise. Quelques interludes musicaux et vidéo viennent compléter les scénettes de ce travail hybride, à la fois recherche et forme aboutie : parfait en l’état.

L’état, justement. Ce dont parle Genius Loci, ce n’est pas d’un pourquoi de la guerre. Ni des raisons qui y ont conduites, ni de comment en sortir. Nous ne sommes dans un avant ou un après mais ancrés dans un continuel présent, suspendu : celui de l’état de guerre. Genius Loci parle de ce contexte hors du commun, extrait du réel. Genius Loci ne raconte la guerre ni par l’Histoire, ni par la politique ou l’économie, mais par l’humain.
Chaque moment de parole donné à un personnage est comme autant de témoignage d’une réflexion profondément personnelle, d’un vécu de la guerre qui diffère pour chacun et que chacun magnifie, transcendant son expérience traumatisante en quelque chose de plus grand.

Dès les premières phrases cela nous cloue : la proximité de la mort et l’acuité extrême du danger poussent les individus à distordre leurs perceptions. Pour, avec ce raisonnement vrillé, pouvoir continuer à vivre. Ainsi le sifflement des obus fendant l’air avant l’explosion fatale devient sonorité exceptionnelle, pure électricité se détachant des bruits du quotidien. Nombreux sont ces exemples de visions folles, traductions d’une pulsion de vie éperdue qui persiste quand tout autour de soi se fait pulvériser : sa ville, son couple, son appartement, son enfant, son équilibre, ses habitudes.
Alors la guerre devient l’occasion unique de jeter un regard nouveau sur son environnement, de doter l’infime d’une force et d’une valeur nouvelles. Comme un regard d’enfant, une fausse naïveté qui fait sourire et trembler en vue du gouffre qui lui fait face : au milieu du charnier, un professeur aux jambes massacrées clame tranquillement son cours aux cadavres alentours, probablement depuis plusieurs jours déjà.
Il ne s’agit pas simplement d’un regard nouveau, mais de la reconfiguration d’une perception totale qui passe par les cinq sens. La vue, à travers le trou dans le mur fracassé qui crée une nouvelle fenêtre, préférable à l’ancienne. « On ne réalise jamais à quel point une vitre, pourtant transparente, nous éloigne de l’extérieur ». L’habitation qui classiquement a pour vocation à isoler du monde dans un cocon à soi, s’ouvre ici au sens littéral. Et cette ouverture, plus qu’une destruction, qu’une violation de la sphère privée et de son intimité, est vécue comme une libération : la bouffée d’air frais du dehors.
Le toucher, par cette bouffée d’air justement qui parvient au visage, vivifiante comme jamais.
L’ouïe, quand la ville entière devient partition musicale, doublée de la mélodie du chaos, ponctuée de ces sons d’obus qui fusent et éclatent.
Le goût et l’odorat enfin, dans ces journées de métal qui laissent le fer en bouche.
Les sens, qui accaparent l’attention de nos primes années, que nous croyons dompter avec le temps, s’éveillent quand c’est tout ce qu’il reste aux hommes, ultime possession quand l’univers s’effondre.

Ainsi par ce drôle de somnambulisme les souffrances de la guerre apparaissent déréalisées, décorporalisées (le professeur qui n’a que faire de ses jambes fusillées), presque oniriques. L’attention ne pouvant plus se porter qu’aux choses de peu d’importance, qui par leurs détails ouvrent au cosmos tout entier. On regarde enfin les étoiles et désire les engloutir toutes, on rend à l’alentour une puissance oubliée.
Et c’est la ville qui prend corps, un immense corps de pierre aussi vivant que ses habitants. Corps féminin parfois qui gronde, respire, que l’on détruit avec acharnement et méthode. La locution latine Genius Loci peut se traduire par « esprit du lieu ». Cela désignait dans la mythologie romaine une entité protectrice rattachée à un espace ; cela pointe plus généralement l’atmosphère propre à un environnement, une maison, une cité. Le texte d’Aurélien Houver transpire de cette identité propre à la ville, qui définit ses occupants aussi bien que ceux-ci la définissent. La ville habitée ; la ville habitant. C’est par sa modification qu’elle modifie les hommes.

C’est ainsi que Genius Loci nous parle de l’état de guerre comme d’un processus alchimique. Si le mot n’y est jamais prononcé, sa signification suinte à travers chaque ligne. Cette idée est tout d’abord avancée par le soldat qui affirme ne pas détruire, ne pas charrier la mort mais seulement un changement : une renaissance. Le mot fait pouffer plus que jaune par tant d’insolence lorsque ce dont on parle, c’est d’un logement transformé en tas de cendres. Pourtant, cette conception se retrouvera dans la bouche de chacun (pensons au trou d’obus devenant « nouvelle fenêtre mieux que la précédente »).
Sarajevo et ses assaillants représenteraient ainsi les polarités opposées du mercure et du soufre qui se confrontent dans le Grand Œuvre de la guerre. A travers les bombardements et contre toute attente une transmutation s’opère, les personnages qui au départ vivaient chargés de leurs certitudes, les voilà transfigurés. Le soldat heureux de réduire une ville en poussières sera un déserteur ; la mère qui porte en elle la musique de Sarajevo comme un enracinement profond s’en va la délivrer par-delà son pays.L’appel à projet de Jeunes textes en liberté questionnait les frontières. La frontière est physique, il faut fuir la ville assiégée. Mais la frontière est surtout mentale, et franchie à présent : chacun a, lentement, texte après texte, parole après parole, mûri son regard. La transmutation a eu lieu. La ville en état de guerre se verra vidée de ces êtres nouveaux qui quittent les enfants morts qu’ils ont eu ou ont été et dérivent maintenant sur les courants du Styx. De l’accord des deux partitions est né un air nouveau. Transformés, les hommes sont comme Nick Cave s’épiphanisant dans la conclusion de Jubilee Street. Ils vibrent plus haut leur échappée nouvelle : look at them now.

©Jeunes textes en liberté

©Jeunes textes en liberté

Le lundi 25 janvier 2016 à Mains d’Œuvres
Genius Loci sera présenté une seconde fois le jeudi 28 janvier à 18h au restaurant Chez Betty, dernière chance d’entendre ce texte étonnant
La prochaine soirée du label aura lieu le lundi 22 février, au théâtre La Loge

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