Dans les films d’épouvante, les signes de hantise se manifestent et viennent de proche en proche persécuter la victime. Au Mouffetard, et grâce au jeu de sonorisation de la salle, les fantômes du château de Mac Beth se dévoilent au spectateur. La présence de Lady Mac Beth sur scène brouille la frontière entre la mort et la vie. Le plateau et toute la salle sont plongés dans les limbes. La scénographie ainsi que l’ambiance sonore créent l’illusion d’une hantise. Les inventions scéniques offrent un écrin idéal au message – qui résiste toujours à l’interprétation – du texte de Shakespeare. Ce que Colette Garrigan propose ce n’est pas un Mac Beth revisité au goût du jour. Elle donne la parole à la femme, Lady Mac Beth en la faisant conteuse de sa tragédie. Ce personnage est hanté par le désir profond de raconter une histoire. Le rythme effréné de son récit démontre l’urgence de se saisir de cet instant privilégié de dialogue entre elle, la morte-vivante et le public. L’intervention du fantôme relève de la transgression des règles de l’espace-temps, d’une inversion des lignes qui polarisent le réel. Qu’y a t-il derrière le miroir ? Il y a l’autre pôle que celui vers lequel tend notre monde masculin, il y a le féminin.

Une meurtrière, trois sorcières, et l’homme, Mac Beth dont il est interdit de prononcer le nom, s’efface. Lady Mac Beth a tué par amour pour son amant. Alors que son désir féminin est tout tourné vers lui, le sien est tourné vers le trône. C’est par un échange tacite que l’accession au pouvoir des amants est possible. En réalisant la volonté meurtrière de son mari, elle découvrira une place privilégiée au sein des enceintes froides du pouvoir royal. Dans son grand théâtre d’ombre, qui est une aire de jeu, la conteuse manipule avec une facétie enfantine les objets domestiques, prosaïques ou plus élégants, dont les ombres se déploient à grande échelle à travers les lumières des projecteurs. Les dentelles ciselées envahissent le château : de la domesticité Lady Mac Beth accède à la grâce que lui autorise le pouvoir. C’est par la passion amoureuse, doublée du meurtre, qu’elle trouve sa place. Dans ce château qui est la représentation de structures masculines, avait-elle le choix?

A quel prix l’accession au trône se négocie-t-elle ? Les mains de Lady Mac Beth sont entachées du sang du roi et les sorcières, incitatrices au meurtre et accusatrices à la foi, continuent de hanter le château. Le personnage incarné par Colette Garrigan parvient à désarmer son auditoire. La culpabilité est partagée, n’avons-nous pas nous-mêmes, spectateurs, armé Lady Mac Beth afin qu’elle tranche pour nous et nous mette à distance de nos propres passions destructrices ?

Colette Garrigan s’est saisie avec élégance des thèmes de La Pièce écossaise, la passion du pouvoir et la culpabilité. Elle y ajoute, avec bonheur, une lecture plus personnelle, révélant la compassion que Shakespeare a pu avoir pour son personnage féminin. Faisant appel à nos sens autant qu’à notre sensibilité, la pièce est une réussite pour ce qui est de créer l’illusion. Le château s’illumine et s’anime d’ombres au fur et à mesure que le goût féminin embellit ses murs glacés d’enceinte guerrière. Malgré un effet de décalage humoristique (pas toujours plaisant, il faut l’admettre), l’énigme et le mystère propres à l’esthétique shakespearienne restent entiers. L’actrice y ajoute son style par le détournement des objets, en puisant la part d’ombre, de lumière et d’éclat de leurs formes. Et si la beauté pouvait encore exercer un charme sur nous et nous transformer positivement?

Jusqu’au 31 janvier,
Au Théâtre Mouffetard.

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